Visages Villages

  jeudi 28 Septembre   
20 H 15


Sélection Officielle Hors-Compétition Festival de Cannes

Montage : Agnès Varda
Mixage : Olivier Goinard
Etalonnage : Jérôme Bigueur
Coproductrice : Julie GAYET,Nadia Turincef
Assistante : Julia Fabry
Coproducteur : Charles S. Cohen,
Son : David Chaulier,Alan Savary,Pierre-Henri Thiebaut,Morgane Lanniel
Producteur associé : Emike Abinal
Musique originale : Mathieu Chedid dit M-
Productrice déléguée : Rosalie Varda
Directrice de production : Cécilia Rose
Coproduction : France 3 Cinema,Page 114,Memento Films Production
Scénario, réalisation : Agnès Varda
Chef monteur : Maxime Pozzi Garcia
Ecrit, réalisé, commenté par : Agnès Varda et JR
Directeur artistique des collages : Guillaume Cagniard
Musique originale composée et interpr&eacut : Arnaud Rebotini
Distribution : Le Pacte

Site officiel


 Avec 



 Synopsis 

Agnès Varda et JR ont des points communs : passion et questionnement sur les images en général, et plus précisément sur les lieux et les dispositifs pour les montrer, les partager, les exposer. Agnès a choisi le cinéma. JR a choisi de créer des galeries de photographies en plein air. Quand Agnès et JR se sont rencontrés en 2015, ils ont aussitôt eu envie de travailler ensemble, de tourner un film en France, loin des villes, en voyage avec le camion photographique (et magique) de JR.
Hasard des rencontres ou projets préparés, ils sont allés vers les autres, les ont écoutés, photographiés, et parfois affichés. Le film raconte aussi l'histoire de leur amitié qui a grandi au cours du tournage, entre surprises et taquineries, en se riant de leurs différences.


 Entretien 

Conversation entre AGNÈS VARDA et JR, d'après un entretien avec Olivier PÈRE, le 31 janvier 2017.

Olivier Père* : Comment est né ce film ? Pourquoi avez-vous eu envie de faire ce film ensemble ?


JR : Commençons par le commencement...

Agnès Varda : Rosalie... ma fille... nous a fait savoir que ce serait bien qu'on se rencontre. L'idée nous a plu.

JR : C'est moi qui ai fait le premier pas. Je suis allé voir Agnès rue Daguerre. J'ai fait des photos de sa façade légendaire elle habite là depuis cent ans, avec un chat.

Agnès Varda : C'est ta grand-mère qui a cent ans. Moi, pas encore. Le lendemain, c'est moi qui suis allée le voir dans son atelier. J'ai fait des portraits de lui, mais j'ai vite compris qu'il n'avait pas l'intention d'enlever ses lunettes noires.

JR : On s'est revus le lendemain et le surlendemain à l'heure du goûter.

AV : J'ai tout de suite senti qu'on allait faire quelque chose ensemble.

JR : Nous avons d'abord pensé à un court métrage...

AV : ... documentaire. Il m'a semblé évident que ta pratique de représenter les gens agrandis sur les murs, valorisés par la taille, et ma pratique de les écouter et de mettre leurs propos en valeur, cela allait donner quelque chose.

JR : Et puis l'envie de partir ensemble. Ni Agnès ni moi n'avions coréalisé un film auparavant.

Olivier Père : directeur de l'Unité Cinéma d'Arte France
OP : Pourquoi avez-vous choisi de vous intéresser essentiellement aux habitants de la campagne française ?


JR : C'est Agnès qui a voulu me sortir des villes.

AV : Oui, parce que tu es un artiste urbain, vraiment. Et moi, j'aime beaucoup la campagne.
Très vite, l'idée de villages est arrivée. C'est là qu'on allait rencontrer des gens, et c'est ce qui s'est passé.
On est partis avec ton camion photographique et magique.
C'est l'acteur du film, toujours en représentation.

JR : Ce camion, je m'en sers depuis des années pour beaucoup de projets.

AV : Oui, mais là, c'était notre projet et on partait dedans ensemble. En tout cas, on a joué à ne rouler qu'en camion pour ce voyage en France rurale. Par-ci, par-là.

OP : Y avait-il quand même un plan, des itinéraires ? Comment élabore-t-on un film qui est essentiellement bâti sur le hasard, sur la rencontre, sur la découverte ?

AV : Chacun de nous avait parfois un contact quelque part dans un village ou une envie de quelque chose. Donc, on allait voir. Comme toujours dans le documentaire, parce que j'en ai beaucoup fait, on a une idée, et très vite, le hasard, les rencontres, les contacts font que tout à coup, cela se cristallise sur quelqu'un, ou sur un endroit.
En fait, on engage le hasard, on l'engage comme assistant !

JR : On engage aussi la vie, puisque le film est aussi l'histoire de notre rencontre.
On s'est découverts sur la route à travers le projet, dans l'exercice finalement amusant de travailler en duo.
J'apprends à comprendre un peu plus Agnès, ce qu'elle voit, comment elle le voit, et elle aussi cherche à comprendre ma démarche d'artiste.
Souvent, on se parle, on essaye des idées. Puis on a imaginé que ce serait un long-métrage.

AV : C'est là que Rosalie a pris les choses en main pour produire le film.

JR : Tu m'as dit : « On y va ! »

OP : Le film est un voyage à travers la France, mais c'est aussi un voyage à travers la mémoire, intime et collective. Des ouvriers, des agriculteurs, des villageois.

JR : Là où on est, on sent très vite si on va faire contact.

AV : Il y a quelque chose que j'aime chez toi, c'est ta rapidité. Dès qu'on rencontre des gens, tu imagines tout de suite ce qu'on peut faire avec eux. Par exemple, ce facteur de Bonnieux que j'avais connu, que je voulais te faire connaître parce que j'aime bien les facteurs, j'aime bien les courriers, j'aime bien les timbres. Toi qui communiques essentiellement sur la toile et qui reçois quelque 20 000 likes quand tu postes une image, tu as été d'accord de faire de ce facteur un héros de village en format géant.

JR : Sur trois étages...

AV : Il était fier d'être si grand. De là, on a roulé vers les Alpes-de-Haute-Provence.

JR : Et vers Château-Arnoux, quelqu'un nous a parlé de cette usine.

AV : Je connaissais le gars du cinéma local, Jimmy Andreani. J'y avais présenté Sans toit ni loi. Il nous a présenté l'usine.

JR : Un peu dangereuse (classée Seveso, seuil haut). Par curiosité, on est allés voir. On a fait des rencontres et on a trouvé des idées là-bas.

AV : C'est beau, les lieux industriels. Et les gens qui y travaillent sont bienveillants.

JR : Ils ont joué le jeu avec nous pour une photo de groupe. Ailleurs, parfois, je croyais te faire découvrir un lieu et tu y avais été des années plus tôt. Les images que tu avais faites il y a longtemps m'inspiraient. Ces collages que l'on voit dans le film sont le fruit de notre collaboration.

AV : Souvent, ce sont des photos de moi que tu colles.

JR : Oui, c'est vrai.

AV : Comme la grande chèvre avec des cornes, c'était une photo que j'avais prise en repérage.

JR : On a passé pas mal de temps avec cette femme, Patricia, qui garde les cornes de ses chèvres alors que d'autres les brûlent au premier âge des bêtes.
AV : Les gens sont intenses dans leur travail et dans leurs propos. Oui, cette femme, elle s'est emballée sur ce sujet des cornes de chèvres avec une conviction impressionnante.

JR : Et dans le Nord aussi, on a entendu des paroles fortes.

AV : Aujourd'hui, il n'y a plus de mines, mais on a rencontré une femme, la dernière habitante d'une rue de coron. Elle a parlé de son père mineur, et des anciens mineurs nous ont dit des choses très belles sur un monde qu'on n'a pas connu. C'était intéressant de voir qu'ils en parlaient avec une telle force. Cette femme, Jeannine, nous a émus.

JR : Tu vas en profondeur en interviewant les gens. Cela me captivait de te voir mener ces conversations.

AV : Et toi aussi, tu leur parlais beaucoup.

JR : Bien sûr, j'ai toujours adoré le faire dans tous mes projets, comme j'ai toujours vu dans tes films cette approche qui est la tienne, si douce, si délicate... et féministe aussi.

AV : Ah ! Féministe, je suis !

OP : Les femmes sont très présentes dans le film.
Vous montrez leur importance dans le monde paysan et le monde ouvrier.

AV : Oui, avec JR nous étions d'accord qu'il y a un plaisir et du bon sens à donner la parole aux femmes.

JR : C'était l'idée d'Agnès. Quand je lui ai montré toutes les photos des dockers du Havre, elle a dit : « Mais où sont les femmes ? » Donc, j'ai rappelé les dockers et je leur ai demandé : « Est-ce que vos femmes pourraient venir sur le port ? ». Ils m'ont répondu : « Écoute, elles ne sont jamais venues, mais c'est peut-être l'occasion. ». C'était assez dingue de leur faire découvrir le port grâce à ce projet.

AV : C'étaient trois femmes intéressantes qui avaient des choses à dire, donc c'était bien. Moi, ça me faisait plaisir qu'elles se trouvent mises en valeur « pour une fois », comme dit l'une d'entre elles.
On a été aidés par les dockers qui ont mis à disposition d'énormes containers. On a construit des colonnes de containers comme un jeu de Lego pour créer des totems. Il faut le voir, c'est mieux que d'en parler. Quelle aventure !

JR : Il faut aussi noter que c'était en plein milieu d'une des grèves les plus importantes des dockers : ça m'étonne toujours qu'ils laissent une place d'honneur à l'art, peu importe ce qui se passe.

AV : C'est l'idée que l'art est pour tout le monde. Si les dockers ont accepté de nous aider, c'est que cela les intéressait qu'on leur propose de participer à un projet artistique.

JR : Un ouvrier de l'usine a dit : « L'art, c'est fait pour surprendre ! » On les dérangeait, mais ils nous acceptaient. Il se passait dans le monde et en France des choses graves et compliquées, mais on tenait à notre projet qui était compris par les gens qu'on rencontrait.

AV : Un projet modeste dans une période de chaos généralisé.

OP : Justement... votre film est apaisant.

AV : Ils aimaient aussi notre bonne humeur et que tu me mettes en boîte. Notre engagement, c'était d'être nous-mêmes et de les impliquer dans notre projet.

OP : Il y a des relations très fortes qui se nouent avec les gens que vous rencontrez.
Il y a aussi des souvenirs et des hommages à des disparus, à l'occasion de ces voyages : Nathalie
Sarraute, Guy Bourdin, Cartier-Bresson.

AV : Oui je les ai connus. Les évoquer c'est les replacer dans le présent.
C'est le résultat qui est présent. Quand je passe devant la maison de Nathalie Sarraute, c'est par hasard et cela me fait plaisir, mais ce qui nous intéresse, tout près de là, c'est l'agriculteur local qui cultive seul 800 hectares.

JR : Ailleurs, on a tourné dans un village abandonné. Il y avait un passé dans ce lieu mais on avait notre camion à images. On a fait une fête avec les gens du coin. C'est à Pirou-Plage, un drôle de nom.

AV : Et le soir, il y avait des centaines de visages sur les murs. Le lendemain, on était partis. On a su que, depuis, le village a été démoli. On est dans le courant de ce qui change.

JR : On ne travaille pas dans le solide, on vit des journées particulières.

AV : C'est toujours ce que j'ai aimé dans les documentaires. On passe quelques jours avec des gens, on fait amitié avec eux et puis on les perd, de la même façon que tu les représentes avec des grandes images qui sont éphémères, qui vont s'effacer des murs. On a conscience qu'on vit des moments privilégiés. Le moment de la rencontre, le moment du tournage et du collage, et puis voilà ! Ça me plaît beaucoup.

JR : Des moments qui ne durent pas mais qui restent gravés.

OP : Comment s'est déroulé le tournage ?

AV : On faisait un ou deux déplacements et puis on s'arrêtait, parce que je n'ai plus la force de tourner huit semaines d'affilée, debout dans les champs. On a tourné 2 à 4 jours par mois.

JR : Je trouve que ça fonctionnait bien. Cela nous permettait de décanter, de réfléchir, de voir où ça nous amenait. On commençait le montage. On se parlait pendant des heures pour savoir où aller, comment... J'ai ce côté plus improvisé : « On essaye et on verra si ça marche. » Agnès, elle, pense la séquence en son ensemble et à quelques plans précis. C'est ce qui a renforcé la dynamique de la coréalisation.



AV : Il y a aussi plusieurs générations entre toi et moi : en fait, on n'y pensait pas du tout, même si tu grimpes plus vite que moi dans les escaliers !
On était chacun le modèle de l'autre. Moi, je l'ai senti comme ça parce que quand on filmait la façon dont tu fonctionnes, dont tu montes sur les échafaudages, c'est aussi un portrait de toi et de ton travail. De ton côté, tu t'intéressais aussi à moi, à mes yeux chancelants...

JR : Oui, on a essayé de raconter ce qui arrive à tes yeux. Je voulais voir pour toi, mieux que toi qui vois flou... spécialement de loin. J'ai photographié de près tes yeux et les ai montrés de loin. Et tes doigts de pied aussi !
AV : Mes doigts de pied, eh oui... Tes idées me faisaient rire. Ton insistance à me taquiner, mais aussi à inventer les images de notre amitié... Oui, on partage le désir de trouver des liens et des formes.

JR : Il y a une chose dont je veux parler et qui me semble importante : tous les gens que nous avons rencontrés nous ont appris quelque chose. Et c'était réciproque.
AV : Quand on raconte au garagiste l'affaire des chèvres sans cornes, il répond : « Ah ! C'est épatant et j'apprends quelque chose, j'en parlerai aux autres. »

JR : D'une personne à l'autre, d'une idée à l'autre, en fait, le film est un collage

OP : Tout le film est un collage, avec JR qui colle ses photos géantes sur les murs et Agnès qui procède à un collage cinématographique, avec des rimes et des charades visuelles.

AV : J'aime beaucoup cette idée que le montage est un collage avec des jeux de mots, des jeux d'images, qui s'installent tout seuls et nous permettent de ne pas dire Chapitre I, Chapitre II. Parfois, je pensais que le montage, dans ma tête, c'était une série de mots qui rimaient : visages, villages, collages, partage...

OP : Et rivage. Parlez-nous de ce blockhaus, ce bunker sur la plage.

JR : J'allais souvent en Normandie faire de la moto sur la plage et j'avais découvert un endroit avec un blockhaus allemand du temps de la guerre, qui est tombé de la falaise, planté au milieu de la plage. J'en parlais à Agnès mais elle ne réagissait pas trop, et puis un jour, je lui ai donné le nom du village et là, ça a fait tilt. Elle m'a dit : « Mais attends, je connais Saint-Aubin-sur-Mer, j'y allais avec Guy Bourdin dans les années cinquante. ». Je l'ai emmenée là-bas et elle m'a emmené à la maison de Guy Bourdin, pas loin de là. Elle m'a montré les photos qu'elle avait faites de lui à l'époque. On a marché tous les deux sur la plage et on s'est dit : « Pourquoi on ne le mettrait pas là ? » Le collage a été très éprouvant parce qu'il fallait faire vite. Le blockhaus est gigantesque et la marée montait.

AV : J'avais fait cette photographie de Guy Bourdin assis, les jambes droites, mais tu as eu l'idée de la coller en le penchant, et en fait, ce blockhaus de guerre devenait un berceau avec ce jeune homme qui se reposait. J'ai été énormément touchée de cette transformation de sens de l'image, de ce que c'est devenu, pour peu de temps, et pfuitt ! Un coup de marée, et tout est parti.

OP : L'aventure de cette photographie-là, en fin de cette séquence-là, me semble tout à fait exemplaire de votre projet : comment c'est arrivé, comment ça s'est développé, et comment cela a disparu.

JR : Le film raconte cela et notre amitié qui a grandi pendant ces aventures. Tu m'as impressionné avec l'aventure de tes yeux, cela me troublait, cela devenait aussi le sujet du film.

AV : Tu exagères, mais c'est vrai que « yeux et regard », c'est important dans ton travail, important dans le film... Tu vois très fort pour aider mes yeux qui voient flou et, paradoxe, tes yeux sont toujours planqués derrière des lunettes noires. On se surprend l'un l'autre, l'une l'autre. J'espère qu'on surprendra surtout les spectateurs par notre relation et par les témoignages épatants qu'on a recueillis. Certaines des paroles entendues sont à tout jamais dans ma tête.

OP : La fin du film m'a semblé surprenante.

AV : C'est une surprise que nous avons vécue et que je ne souhaite pas commenter.

JR : Quand on a pris le train, je ne savais pas où Agnès m'emmenait, c'était le jeu. Puis, on a cessé de jouer, tout est devenu vrai, une aventure. Ensuite, on a regardé le lac Léman...

AV : ... qui est clément (c'est connu) et c'est là qu'on a quitté le film


 L'avis de la presse 

Télérama - Louis Guichard
Ce pourrait être un post-scriptum aux Plages d'Agnès (2008), superbe autobiographie, tout en inventions et bricolages, mais aussi aux Glaneurs et la Glaneuse (2000), documentaire à succès, jalonné de rencontres insolites. Comme dans ces films-là, Agnès Varda apparaît très souvent. La voilà de nouveau sur la route avec ses caméras, mais, cette fois, accompagnée par un coréalisateur et partenaire à l'image : le plasticien JR, connu mondialement pour coller ses immenses photographies sur des maisons, des ponts, des monuments. Principe de départ : l'octogénaire et le trentenaire débarquent dans des villes ou des villages français et conçoivent ensemble des installations pour rendre hommage à des gens du coin et pour faire surgir de la beauté dans des lieux familiers ou, au contraire, abandonnés. Les deux artistes, filmés comme les personnages d'une comédie à tandem, se charrient gentiment. Il ironise sur sa coupe au bol bicolore. Elle lui reproche de ne pas vouloir enlever son chapeau, et, surtout, ses lunettes noires. Rien de grave. Cette légèreté au bord de la futilité paraît d'abord fixer la limite de l'entreprise, d'autant que l'une des premières installations du duo laisse perplexe : les volontaires photographiés dans le camion de JR, une baguette de pain entre les dents, se retrouvent en posters sur les murs de leur commune... Par la suite, le film gagne en profondeur. Si JR semble le plus occupé des deux (il participe activement au collage des images géantes), Visages villages reste, avant tout, fidèle à la fantaisie créatrice et à l'esprit « marabout-bout de ficelle » qui court à travers l'oeuvre d'Agnès Varda elle en a assuré le montage. Mais aussi à son féminisme : quand JR s'intéresse à des dockers sur le port du Havre, la cinéaste redirige son attention vers les épouses de ces messieurs.

Deux figures chères à la réalisatrice donnent d'ailleurs les plus beaux moments : l'installation, encore plus éphémère que les autres (pour cause de marée), sur le bunker d'une plage normande, d'un magnifique portrait, signé Varda en 1954, de feu Guy Bourdin (son ami, le grand photographe, qui habita là). Et l'étrange rendez-vous en Suisse avec Jean-Luc Godard, ancien « poteau » de la Nouvelle Vague. L'allure de JR et ses inamovibles lunettes rappellent à Varda la coquetterie, cinquante ans plus tôt, de JLG, qui devient ainsi un discret fil rouge du film, puis une ombre, presque un trou noir, dans les échanges entre les deux artistes.

Car, peu à peu, la différence d'âge apporte bien davantage qu'une cocasserie surjouée. Le temps qui passe et le temps qui reste deviennent des motifs récurrents. Il y a la réalité clinique des injections oculaires désormais nécessaires à la vision de la cinéaste elle les rapproche du terrifiant plan d'oeil tranché dans Le Chien andalou, de Luis Buñuel. Il y a la mélancolie déchirante d'un vieil ouvrier interviewé dans son usine le tout dernier jour de sa vie professionnelle, et qui se sent comme « au bord d'une falaise ». Il y a ce vertige : Agnès Varda, 89 ans, à son aise dans un cimetière, plutôt pressée, dit-elle, que ce soit « fini » et, à la fois, de plain-pied avec son camarade de jeu, toute aux joies, indissociables chez elle, de vivre et de créer.


Les Inrockuptibles - Serge Kagansky
Il y a une grâce, un miracle Agnès Varda. A l'approche de chacun de ses nouveaux films, une crainte nous taraude : serait-ce le film de trop ? En 2000, après Les Glaneurs et la Glaneuse, on se demandait : que pourra-t-elle faire de mieux ensuite?

Et puis il y a eu la belle expo à la Fondation Cartier avec la géniale installation sur les épouses de marins. Et puis encore le superbe Les Plages d'Agnès, film-signature, largement autobiographique, avec un petit parfum testamentaire. Après ça, que pourrait-elle faire encore?
Eh bien c'est tout simple (du moins ça en a l'air), Visages village! Avec sa collection de balais chiffrant désormais 89 unités, l'indestructible Varda repart pour un tour de cinéma et gagne, prouvant à chaque fois qu'elle ne fait décidément jamais de film de trop.
Elle s'est alliée cette fois avec le photographe plasticien JR, avec qui elle forme un superbe couple burlesque (allo, Laurel et Hardy?) sillonnant la France avec leur appareillage ciné-photo à la rencontre de ses habitants (on pense d'ailleurs au studio itinérant de Raymond Depardon dans Les Habitants).

Des hasards esthétiques gracieux

Un film de campagne quoi, plutôt poétique que politique, quoique Visages villages évoque de loin la longue séquence électorale que l'on vient de vivre, mais version buissonnière, artistique, profondément empathique et dénuée d'enjeux de pêche aux voix.

JR photographie les gens (comme dit l'élément de langage méluchien), puis affiche leurs portraits agrandis aux frontons de leur maison ou de leur lieu de travail. Cela donne parfois des hasards esthétiques gracieux, comme ce portrait du photographe Guy Bourdin jeune signé Varda agrandi par JR, et dont la position du corps épouse les formes d'un blockhaus comme s'il était lové dans un berceau.

Villageois du Sud, dockers du Havre, ouvriers, paysans, postiers ont ainsi les honneurs de la transfiguration ludique et artistique, ce qui change des promesses électorales qui n'engagent que ceux qui y croient.

Godard en fantôme du lac

L'art artisanal de Varda, c'est toujours la rencontre enchantée avec des lieux, des personnes. S'y ajoute ici le dialogue-transmission avec JR. Entre le jeune et la druidesse, le grand mince et la petite ronde, la paire de lunettes et la tonsure blanc-mauve, ça carbure à l'humour, à la taquinerie, à la créativité stimulante, à l'instinct du geste artistique désacralisé. Puis Hardy propose à Laurel d'aller voir un vieux copain, Buster Keaton (on veut dire Jean-Luc Godard). Varda, Godard, les derniers survivants de la Nouvelle Vague, elle rive gauche, lui rive droite.

Retrouvailles sur la rive du Léman, plage d'Agnès et de Jean-Luc avec JR comme grand témoin? Roll on Rolle. Un fantôme hante le lac et passe dans le film comme un frisson chargé d'histoire(s). Avec JR, Varda réussit une fois de plus à nous surprendre, nous enchanter, nous émouvoir, avec juste une caméra, un il toujours aiguisé malgré la maladie, et plein d'idées. Un miracle, une grâce.


Le Figaroscope - Guillaume Narduzzi
Le documentaire de la cinéaste de 89 ans et du street-artiste est sorti en salle ce mercredi. Un voyage poétique qui a su conquérir le cur de la critique française.

JR et Agnès Varda ont une passion commune dévorante: l'image. L'une est cinéaste. L'autre est photographe. Pourtant, la vue est -presque ironiquement- une souffrance pour tous les deux. Agnès Varda voit de plus en plus mal, tandis que JR se cache derrière ses mystérieuses lunettes de soleil noires. Ensemble, ils parcourent la France dans le laboratoire mobile du photographe, en quête de rencontres authentiques.
Les deux artistes ont été la cible de vives critiques de la part de Libération au moment de lever les fonds pour leur projet, financé -en partie- par crowdfunding (financement participatif). Et le vitriole est toujours de rigueur face au résultat. «Varda et JR jouent à Instagram à travers la France. Un peu vain», déplore le journal. L'occasion est toute trouvée pour envoyer un tacle au street-artiste, qui «a de toute évidence un grand talent pour faire en sorte qu'on ait toujours l'occasion de parler de lui». Seulement pour Didier Péron, «tout ça ne fait pas un film. Ils se baladent, sont plutôt contents d'être là où ils vont et d'être qui ils sont, en mode pépère, souriants, chamailleurs et totalement superficiels. Le film, un genre de feel-good documentaire, n'a rien à dire de la France», regrette-t-il. Avant de conclure: «Le film devrait commencer là où il se termine, au soleil déclinant d'une bonne humeur de façade.» Mais Libération est bien le seul média à ne pas avoir apprécié ce documentaire...

Pour le reste de la critique, ce couple improbable fonctionne. Quand les deux artistes ont annoncé qu'ils allaient réaliser un film ensemble, les interrogations étaient pourtant nombreuses. «Il y avait sans doute beau jeu d'ironiser sur l'alliance incongrue entre Agnès Varda, faiseuse d'images multisupports, et le photographe JR, réputé pour coller ses tirages monumentaux sur les parois du monde entier, pour ce qui semblait s'annoncer comme une simple bande auto promotionnelle vouée à mettre leurs travaux en avant», résume Le Monde. Un «film beau», qui a obtenu l'il d'or du meilleur documentaire en mai dernier au Festival de Cannes. «Visages Villages, fruit de leur collaboration, est un objet beaucoup plus composite que prévu, ouvert aux quatre vents, s'évadant sans cesse du cinéma pour y revenir par la bande, offrant finalement une réflexion décousue sur le regard, cette sécrétion immatérielle de l'il qui jaillit vers les autres et refaçonne le monde à sa guise.»


Le Parisien - Catherine Balle
«Visages Villages» : JR et Agnès Varda en cavale à travers la France

Ils aiment à raconter qu'ils se sont connus sur Meetic. «Il cherchait une petite vieille, moi un petit jeune», lance Agnès Varda, espiègle. «C'est une rencontre du troisième type», ajoute JR, pince-sans-rire. Ces deux-là se sont bien amusés lorsqu'ils ont réalisé «Visages Villages». Et cela se voit dans ce documentaire plein de tendresse et de poésie, pour lequel le tandem est parti à bord du camion-photo de JR photographier des Français et coller des affiches géantes de leurs visages sur des façades.

En réalité, c'est le photographe de 34 ans, qui installe de gigantesques portraits sur les murs de Paris, New York ou Shanghai, qui a débarqué un jour dans l'atelier de la réalisatrice de 89 ans, auteur de films intimistes («les Glaneurs et la Glaneuse», ...). «On sentait qu'on avait un même regard sur la vie et les gens», explique-t-il. «On a en commun d'être curieux des gens, de les aimer et d'avoir envie de converser avec eux», poursuit Agnès Varda.

Parce qu'ils ont eu envie de faire un bout de chemin ensemble, les deux artistes ont embarqué dans le camion de JR. Le duo est allé voir un agriculteur et un facteur qu'Agnès connaissait déjà, des dockers avec lesquels JR avait travaillé, mais aussi des habitants de zones dépeuplées croisés au hasard. «On est arrivés sans questions, détaille Agnès Varda. Seulement avec l'envie que ces personnes parlent. L'objectif, c'était de devenir amis, même pour un temps très court.» Ces conversations suscitent des moments très intenses. Comme cette rencontre avec Jeanine, dernière habitante d'une rue déserte dans un quartier de corons.

Au Festival de Cannes fin mai, «Visages Villages» a obtenu l'OEil d'or du meilleur documentaire. «Une belle surprise car le film était présenté hors compétition», souligne JR. «Mon premier trophée, en 1955, s'appelait Prix de l'Age d'or. La boucle est bouclée», complète Agnès Varda. Qui savoure le fait qu'«un film de paix dans un monde de chaos, un film sans action, ni suspense ni violence» soit ainsi récompensé. Depuis, la statue trône dans le salon de la réalisatrice. Mais cette dernière jure qu'elle va organiser une «garde partagée» avec JR. On a hâte de voir le prochain «bébé» de ce couple si atypique, mais si bien assorti.




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