CARRE 35

  jeudi 30 Novembre   
20 H 15


Sélection Officielle Hors-Compétition Festival de Cannes

Réalisation : Eric Caravaca
Scénario : Eric Caravaca,Arnaud Cathrine
Montage : Simon Jacquet
Mixage : Mathias Schwab
Image : Jerzy Palacz
Montage son : Daniel Iribarren
Production : Les Films du Poisson
Productrice : Laétitia Gonzalez,Yaël Fogiel
Son : Guillaume Sciama,Antoine-Basile Mercier,Frédéric Messa
Musique originale : Florent Marchet
En coproduction avec : Niko Film
Distribution : Pyramide Distribution

Site officiel


 Avec 



 Synopsis 

'' Carré 35 est un lieu qui n'a jamais été nommé dans ma famille ; c'est là qu'est enterrée ma soeur aînée, morte à l'âge de trois ans. Cette soeur dont on ne m'a rien dit ou presque, et dont mes parents n'avaient curieusement gardé aucune photographie. C'est pour combler cette absence d'images que j'ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d'une vie oubliée, j'ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j'ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. ''


 Anecdotes 

NOTE D'INTENTION
Tout commence sur le tournage d'un film. Le décor ce jour-là est un cimetière en Suisse. Marchant dans Les allées, je me retrouve dans ce qu'on appelle le « carré enfant ». Devant ces petites tombes parsemées pour certaines de jouets noircis par le temps, émaillées de quelques mots gravés sur la pierre qui parfois ne comporte qu'une seule date, une tristesse profonde m'envahit. Je ne comprends pas : je n'ai aucune raison d'être dévasté par ces tombes d'enfants.
Une évidence m'apparaît aussitôt : je porte une tristesse qui n'est pas la mienne. Mais alors à qui appartient-elle ? Et pourquoi vient-elle jusqu'à moi ? C'est ce que j'ai essayé de savoir en écrivant ce film.
Carré 35, c'est tout d'abord l'histoire d'un secret : ma soeur. Christine a été le premier enfant de mes parents. C'était avant ma naissance et celle de mon frère. Son existence et sa disparition nous ont été cachées. Et puis, comme dans toute famille, les secrets finissent par filtrer.
C'est l'absence d'images qui, presque malgré moi, me décide à mener ma propre enquête. Mais comment avancer sans images ? Comment filmer une forme vide ? Comment rendre compte de la disparition de cet enfant ? Le cinéma n'est-il pas pourtant ce qui nous a habitués à vivre avec des disparus toujours vivants ?
À travers cette histoire personnelle, je voudrais que l'on comprenne que c'est bien de nous tous dont je veux parler. C'est pourquoi cette quête suit des déviations inattendues qui nous mènent vers une réflexion plus absolue, plus universelle, celle de l'existence et de la mort, des images et de notre mémoire, de l'intime et de l'Histoire.
Au cours de mes recherches, un élément s'est vite imposé : j'étais lancé dans une véritable investigation policière, faite de collectes d'indices, de confrontations de chiffres et de dates. Devant le silence des hommes, on est bien contraints de faire parler l'inanimé.
La matière visuelle de Carré 35 emprunte donc à différents supports : films de famille en Super 8, photographies, documents officiels et administratifs, comme autant de pièces à conviction, sans oublier les images d'archives historiques. Et puis, la maladie inopinée de mon père et sa mort imminente ont précipité les choses et m'ont conduit à aller le filmer en toute urgence. Il me fallait aussi questionner ma mère, oser aborder véritablement le sujet avec elle, forcer l'entrée de notre mémoire familiale pour que celle-ci se « déshumilie ». Souhaiterait-elle enfin se délester de ce poids ?
Où garderait-elle, définitivement, tout en elle ?
Éric Caravaca


 Entretien 

ENTRETIEN AVEC
ERIC CARAVACA

Est-ce que votre frère et vous aviez entendu parler de Christine, votre soeur décédée quand vous étiez enfants ?

Nous entendions parfois parler d'une petite fille mais toujours en espagnol, c'est-à-dire dans la langue maternelle de nos parents, celle qu'employaient les adultes de ma famille quand ils se réunissaient l'été pour discuter et dire des choses que les enfants ne pouvaient ou ne devaient pas comprendre. Mais à cette époque je comprenais déjà un peu l'espagnol. Christine était donc cachée sans l'être tout à fait.

Comment avez-vous eu l'idée de réaliser un film sur cette histoire ?

Les personnes que je voulais questionner sont mortes les unes après les autres. Une tante, un oncle... J'ai eu la sensation que je n'allais jamais rien pouvoir découvrir sur Christine. Apprenant que mon père devait commencer une chimiothérapie de toute urgence, je me suis décidé à l'interroger. Tout ce qu'il m'apprenait, je le filmais et le mettais de côté. Je prenais de nombreuses notes. J'ai ensuite interrogé ma mère et j'ai procédé de la même manière. À ce moment-là, j'ai commencé à lire des livres de psychanalyse comme ceux de Maria Torok et Nicolas Abraham qui avaient effectué des travaux dans les années 30 sur ce qu'ils appelaient « les cryptes au sein du moi ». Au fur et à mesure de ce processus d'écriture et de lecture, j'ai commencé à comprendre pas mal de choses sur ma mère. Moi-même, j'avais fait une psychanalyse qui m'a sans doute beaucoup aidé dans ce long processus de dévoilement de la vérité. Notes après notes, j'ai fini par coucher tout ça sur du papier. J'avais enfin une sorte de squelette. Les circonstances de ce film me font songer à ce que Jung appelle la synchronicité.
J'étais là au bon moment, au bon endroit, dans l'état d'esprit adéquat.

Vous avez ensuite écrit un scénario ?

J'ai écrit avec Arnaud Cathrine une sorte de scénario serti d'images très précises.
Pour mon premier film, Le Passager, j'avais adapté le premier roman d'Arnaud. On se connaît donc très bien. Il m'a aidé à structurer ce que j'avais écrit. Je suis ensuite parti en repérages et j'ai fait des premières photos, qui ont fait évoluer la structure.
Je suis passionné par la photographie. Je trouve que souvent les images prennent le relais des mots. Elles vous montrent les choses avec une force qu'aucun mot ne pourra jamais atteindre... J'ai d'ailleurs fait appel à un grand homme d'image, Jerzy Palacz, pour être chef opérateur sur le film. Jerzy est également un très bon photographe.

C'est votre père que vous avez interrogé en premier ?

Oui, je savais que mon père allait bientôt mourir, je me suis forcé à aller le plus loin possible car je voulais désormais tout savoir. Je ne l'aurais sans doute pas fait dans d'autres circonstances. C'était la dernière occasion pour moi d'apprendre la vérité sur Christine. Et ça a finalement pris du temps car si la censure est une chose, l'autocensure en est une autre. Je me rendais compte que je n'étais certainement pas la bonne personne pour poser des questions sur Christine. Au début des interviews, les vraies questions, les questions justes, je n'osais pas les formuler, alors qu'il suffisait simplement de les poser. Mais quand traîne un tel non-dit, et depuis si longtemps, c'est compliqué.

Pourquoi n'aviez-vous jamais osé interroger vos parents à propos de votre soeur ?

Il y a une culture du secret dans ma famille. Un enfant sait très bien que s'il parle de certains sujets, il va déclencher un cataclysme. De quelle façon cela s'insinue-t-il en lui ? Insidieusement, les adultes le lui font comprendre. Puis l'enfant le sent, il s'en doute. C'est dans l'air. Il finit par développer des réflexes qu'il intègre dans ses comportements de vie communautaire.
Comment votre mère at-elle réagi quand elle a compris que vous faisiez un film sur Christine ?

Je lui ai d'abord dit que je réalisais un film sur notre famille. Mais je crois qu'à force de m'entendre parler de Christine, elle a parfaitement compris ce que j'étais en train de faire. Au fur et à mesure, elle a fini par se détendre comme au cours de cette scène dans la voiture où elle est parfaitement à son aise. C'est comme ça que j'ai appris les circonstances de la mort de sa propre mère.

À votre histoire intime, vous liez la grande Histoire, et en particulier celle de la décolonisation. Vous rendiez-vous au Maroc ou en Algérie et en parliez-vous en famille ?

Non. Pas du tout. C'était l'endroit du secret. On n'en parlait pas et on n'y allait pas même si l'une de mes tantes y est pourtant restée très longtemps.

Votre père ne parlait pas du tout des guerres d'indépendance ?

Non. Dans l'esprit colon, les gens étaient habitués à ne pas voir, à ne rien entendre. Sur toutes les images que l'on peut trouver en 8 mm de l'époque, on voit des Français opulents, insouciants, faire la fête tandis que les indigènes comme ils les appelaient vivaient dans la misère la plus absolue. La colère a beau monter à la fin des années 50, le soulèvement se fait déjà sentir mais ces gens-là se comportent comme si de rien n'était. Ils étaient déjà dans un état de déni. L'Histoire est elle-même cryptée.

Que voulez-vous dire ?

Je crois que le langage est essentiel. C'est avec les bons mots, les mots justes, que l'on éduque un enfant. La grande trahison commence donc aussi par les mots non précis, par le verbe non juste. Regardez, après les attentats de 2011, c'était la première fois qu'on utilisait les termes d'état d'urgence depuis les événements en Algérie et personne ne l'a relevé. En France, on enseigne trop peu ce qui s'est passé pendant ces guerres d'indépendance en Afrique du Nord. On ne parle presque pas des massacres de Sétif par exemple, ni de la torture... Ce sont nos cryptes à nous. Les cryptes de notre histoire. On aurait dû les ouvrir, tout comme on devrait libérer la mémoire dans les familles.

Comment avez-vous choisi vos archives ?

C'est une documentaliste, Véronique Nowak, qui m'a aidé. Elle aime retrouver des images qu'on n'a jamais vues. On a beaucoup parlé et elle a cherché. Je savais ce que je voulais, mais en cours de montage mes demandes évoluaient. Par exemple les images des anciens abattoirs avec ces milliers de crochets, ces grincements, me faisaient penser à la guerre, me renvoyaient au colonialisme...

Pourquoi avoir voulu montrer ces images de propagande nazie ?

Elles font partie de courts-métrages commandés par Hitler pour engager une propagande en faveur de l'eugénisme germanique. L'aktion T4 consistait à faire disparaître tous les anormaux d'Allemagne. 70 000 d'entre eux ont été exécutés dès 1940. Ça a été le premier banc d'essai logistique de la solution finale. Les premières chambres à gaz étaient des camions à gaz utilisés pour exécuter des anormaux.
Je voulais montrer que les anormaux ont toujours suscité à un moment ou à un autre un voeu de mort. Alors bien sûr pour mes parents les choses étaient différentes ; ce qu'ils souhaitaient voir disparaître, c'était l'anormalité de leur fille. Pour eux, l'anormalité et leur fille étaient deux choses différentes. Or c'est la même chose : si on souhaite voir disparaître l'anormalité, on souhaite inconsciemment la mort de son enfant. Et il faut avoir le courage de le reconnaître, si l'on veut se dégager de la culpabilité que cela engendre.

Quelle a été la part du montage dans ce projet ?

Le montage d'un documentaire est très complexe, beaucoup plus qu'un film de fiction. On se retrouve devant une infinité de solutions. Rester simple et direct n'est pas chose facile. J'ai eu la chance de pouvoir retrouver Simon Jacquet, le monteur de mon premier film. Il me connaît bien et c'est lui (avec mes productrices) qui m'a forcé à ne pas me cacher derrière des mots et à affronter l'intime.

On vous entend mais on ne vous voit presque jamais. Pourquoi ne vous êtes-vous pas mis en scène ?

Je ne voulais pas apparaître à l'écran. Néanmoins on me voit à deux moments dont une fois avec mon fils en Super 8. Au début du Passager, le personnage que j'interprète va au bout d'un couloir où il y a une chambre d'enfant. Il entend crier un enfant et il ferme la porte. Je ne connaissais alors rien de l'histoire de ma soeur. Pourtant, la première scène de mon premier film, c'est exactement ça. C'est l'histoire de ma mère.
Il y a un enfant qui crie et ma mère n'est pas là pour lui venir en aide. J'ai fini par comprendre de quoi traitait vraiment mon film quatre ans après sa sortie. Je croyais parler de deux frères et, au final, je parlais de ma soeur. C'est tout l'intérêt des films ; on pense les faire pour une raison particulière, et au final, ils traitent aussi d'autre chose qui nous échappe, ils fonctionnent quand il y a un endroit inconscient qui n'est pas dit et vers lequel on se rend, sans savoir pourquoi.

À quel moment la musique s'est-elle intégrée au film ?

En cours de montage nous placions des musiques avec mon monteur, elles indiquaient une direction possible. Le travail de Florent Marchet est intervenu un peu pendant le montage mais surtout après. Je savais que le sujet le touchait profondément. Avec Florent, nous avons en commun les écrits de Serge Tisseron ou Didier Eribon. Nous partageons également la même attirance pour la musique répétitive et minimaliste. Nous avons travaillé presque deux mois tous les deux enfermés dans son studio. C'était merveilleux de le voir au travail, il est vif, passionné et ne renonce jamais. C'est un immense compositeur habité d'une grande sensibilité.

Pourquoi avoir dédié le film à François Dupeyron ?

François, jusqu'à ses derniers moments, m'a toujours poussé à faire ce film. On a eu évidemment une histoire de cinéma mais au bout du compte, notre rencontre est plus une histoire de vie. Le cinéma s'y est glissé. Je lui ai aussi dédié ce film parce qu'un jour lui racontant l'histoire dramatique de mon oncle François il m'interrompt et me dit : « Je sais pourquoi nous nous sommes rencontrés : tu cherches un François qui est mort noyé et moi enfant j'ai remplacé un autre François qui s'était noyé ». C'est aussi de cela dont parle mon film : cette mémoire inconsciente qui fait ce que l'on est et que parfois l'on ignore.

Pourquoi avoir filmé la dépouille de votre père ?

Pour lier la vie et la mort. Filmer mon père à ce moment-là, c'était pour moi un moyen d'exorciser sa mort. Il s'agit quand même d'un tabou notamment dans nos sociétés où il suffit d'appeler les pompes funèbres pour que les corps disparaissent sans que nous puissions les regarder. La mort fait partie de la vie et ça doit être joyeux. Buñuel disait que penser à la mort tous les jours le rendait vivant. Il faut transgresser ce tabou et capter la mort comme dans les catacombes de Palerme où la mort et la vie paraissent si proches. C'est aussi pour ça que j'ai utilisé L'Arrivée en gare du train de la Ciotat car le cinéma nous apprend depuis toujours à vivre avec les morts.

Depuis que ce film est terminé, êtes-vous encore hanté par Christine ?

Ce qui me hante, c'est cette pensée dont parle si bien Annie Ernaux à propos de sa propre soeur : si Christine n'était pas morte je ne serais probablement pas né. Avec ce film je lui donne à mon tour un peu de cette vie que sa mort m'a donnée. Il y a une grande émotion en moi toujours présente. J'ai hâte que le film soit livré aux spectateurs. Et puis je suis heureux d'éviter à mon fils de porter cette histoire comme moi-même je l'ai portée. Christine n'est plus un fantôme, elle peut enfin trouver son repos dans la terre du Maroc.

ERIC CARAVACA ACTEUR, RÉALISATEUR, SCÉNARISTE

Formé à la Rue Blanche et au Conservatoire National de Paris, il joue au théâtre sous la direction de Philippe Adrien, d'Alain Françon ou de Thomas Ostermeier.
Il fait sa première apparition à l'écran dans le film de Diane Bertrand Un samedi sur la Terre (Un Certain Regard, 1996). En 2000, il est récompensé du César du Meilleur Espoir Masculin pour son rôle dans C'est quoi la vie ? de François Dupeyron, réalisateur qu'il retrouve en 2002 pour La Chambre des officiers (nomination Meilleur Acteur aux César 2002) et en 2004 pour Inguelezi.
Siegrid Alnoy, ou Werner Schroeter, il tourne en 2003 sous la direction de Patrice Chéreau dans Son frère.
Il passe ensuite derrière la caméra pour réaliser son premier film Le Passager, présenté à la Semaine Internationale de la Critique à Venise en 2005, Grand Prix du Jury et Prix du Public au Festival de Belfort, Prix du Meilleur Réalisateur au Festival d'Ourense.
Après avoir été en 2006 à l'affiche de deux films engagés, La Raison du plus faible de Lucas Belvaux et Mon Colonel de Laurent Herbiet, il travaille dans un registre plus léger avec Catherine Corsini dans Les Ambitieux, puis avec Jérôme Bonnell dans J'attends quelqu'un et avec Josiane Balasko dans Cliente.
Il tourne ensuite avec Costa-Gavras, Cédric Anger et Julie Lopes Curval.
Il s'illustre aussi dans un registre plus dramatique dans Ici-Bas de Jean-Pierre Denis en 2012, 24 jours d'Alexandre Arcady en 2014, et Les Brigands de Pol Cruchten en 2015.
Récemment il a collaboré avec Matthieu Delaporte, Antoine Cuypers ou encore Philippe Garrel dans L'Amant d'un jour, présenté à La Quinzaine des Réalisateurs 2017.

Egalement auteur, il écrit ses films et a participé notamment à l'adaptation du roman d'Arnaud Cathrine Je ne retrouve personne pour Arte.

Par ailleurs, il développe depuis de nombreuses années un travail photographique, exposé et édité.


 L'avis de la presse 

Libération - Marcos Uzal
Pour sa seconde réalisation (après le Passager en 2005), l'acteur Eric Caravaca (récemment vu dans l'Amant d'un jour de Philippe Garrel) est parti d'une image manquante, celle de sa sur aînée, morte à 3 ans, et dont on lui a longtemps caché l'existence. Pourquoi la vie de cette enfant fut-elle ainsi effacée, niée, au point que ses parents ont détruit toutes les photos et les films de famille où elle apparaissait ? «Je vis, nous vivons avec un fantôme. Un fantôme passant de l'inconscient d'un parent à l'inconscient d'un enfant», dit Caravaca. Celui-ci va mener une enquête pour élucider ce traumatisme familial et retrouver ce fantôme dont il comprend à quel point il l'a inconsciemment marqué. Et ce qu'il découvre est assez bouleversant.

Déni.

Le film doit d'abord sa réussite aux hasards, coïncidences et signes heureux ou malheureux, parfois éminemment romanesques, qui ont guidé son élaboration. Jusqu'à parvenir à dévoiler tout ce que le silence enfouissait et à retrouver l'image perdue. Mais au-delà de la quête intime, le film prend peu à peu la forme d'un essai plus vaste sur la disparition et le silence. Aux secrets d'une famille (des immigrés espagnols au Maroc puis en Algérie), au déni d'une mère digne d'une tragédie antique, font échos les refoulements de l'histoire et de ses «pages blanches» (les guerres d'indépendance, les crimes de la Seconde Guerre mondiale). La clarté de la construction et l'absence de pathos du commentaire permettent à Caravaca de pousser très loin les analogies sans que cela paraisse trop forcé, même s'il joue parfois avec les limites (quand la disparition de sa sur est confrontée à l'assassinat des enfants handicapés mentaux par les nazis). Car il a l'honnêteté d'explorer toutes les pistes qui s'ouvrent à lui et de pousser à bout toutes les hypothèses historiques, sociales, psychologiques qu'il soulève.

Cette richesse du propos est nourrie d'un mélange de formats (numérique, 8 mm, Super 8, photographies) et de registres d'images : en plus de ce qu'il a lui-même tourné, des archives familiales, des films d'actualité ou de propagande, l'extrait d'un film de fiction, des documents administratifs. Et pour compenser le silence de sa mère, il lit l'extrait d'un texte (la Porte des enfers de Laurent Gaudé) qui pourrait décrire à sa place le désespoir d'une femme qui enterre son enfant.

Traces.

Cette réflexion sur la mémoire et les fantômes que nous portons en nous en vient assez naturellement à évoquer le cinéma, cette technique qui consiste à faire exactement le contraire de ce que ses parents ont fait à sa sur : enregistrer des traces qui résistent au scandale de la disparition. Dans ce film-exorcisme, Caravaca répond donc à la négation de sa sur par une accumulation d'images. Et si elles sont parfois morbides (les cadavres momifiés des catacombes de Palerme, un plan en Super 8 de son père disparu) c'est pour mieux s'opposer au déni de la mort et à l'oubli des défunts. Jusqu'à faire revenir une morte parmi les vivants.


Télérama - Christophe Beney
Eric Caravaca le dit lui-même avec humour : il est « un retour de couches », né treize mois seulement après celui qu'il a longtemps cru être son seul frère. Il y avait pourtant une sur aînée, morte à l'âge de trois ans, bien avant leur naissance. Chez les Caravaca, on ne parlait jamais de Christine. Il ne restait aucune trace de la fillette toutes ses photos avaient été détruites. Pourquoi un tel secret ? La réponse est à découvrir dans Carré 35, le beau film que le comédien et cinéaste vient de présenter en séance spéciale au Festival de Cannes. Un documentaire à la première personne sous forme d'autopsie d'une névrose familiale. Soixante-sept minutes bouleversantes qui redonnent à Christine « la vie qu'elle n'a pas eue et la vie qui lui avait été enlevée une deuxième fois en la niant ».

Tout a commencé par une « intuition » lors d'un tournage en Suisse. Le décor du jour était un cimetière. Alors qu'il marchait dans les allées du « carré des enfants », Eric Caravaca éclata en sanglots. « Je n'avais aucune raison de ressentir une telle peine. J'ai compris que je portais une tristesse qui n'est pas la mienne. » Cette douleur, il en est convaincu aujourd'hui, irriguait déjà son premier long métrage en tant que réalisateur. « Quand j'ai tourné Le Passager (2006), je ne connaissais pas l'existence de ma sur. J'ai repris une scène du film dans Carré 35 : je me lève pour aller au fond du couloir où pleure un enfant... et je ferme la porte au lieu d'intervenir. Cette scène résumait toute l'histoire de ma famille de manière inconsciente. »

Passé recomposé

Pour reconstituer cette histoire cachée, Eric Caravaca a cherché des pièces d'état civil, recoupé les dates et les informations, tenté de retrouver les témoins. Bref, il s'est livré à une véritable enquête qui donne à son deuxième film des allures de polar. Hasards ou coïncidences troublantes, une tante et un oncle qui avaient donné leur accord pour être filmés sont morts avant d'avoir pu dire ce qu'ils savaient, un cousin éloigné a perdu l'usage de la parole à la suite d'un AVC, et le père d'Eric Caravaca est tombé gravement malade (cancer du cerveau). Comme si le secret de l'existence de Christine et des causes de sa mort était trop lourd pour être révélé. « Quand mon père explique ce dont souffrait ma sur, il était moins dans le contrôle à cause de la chimiothérapie. Ma mère, elle, a été encore plus dans l'enfouissement du passé. » Elle a fini par accepter de parler devant la caméra de son fils. « Mais par bribes. Et malgré elle. »
Les parents d'Eric Caravaca ont grandi au Maroc, alors sous protectorat français, avant de s'installer à Alger lorsque le royaume chérifien est devenu indépendant. Quand l'Algérie se détache de la France à son tour, ils partent s'installer à Paris, mais sans leur fille, confiée à une tante qui vit à Casablanca. Christine décèdera chez cette dernière, loin de ses parents. « Ils ne parlaient jamais de leur vie au Maroc, ou alors de manière honteuse, parce que c'était l'endroit du secret. »

L'histoire familiale se mêle à celle de la colonisation

Un déni qui rejoint celui des violences de la colonisation française au Maghreb. « Les mécanismes d'oubli, de censure et d'autocensure sont les mêmes », explique Eric Caravaca qui, pour son film, a exhumé aussi bien les films en super-8 de sa famille que les images d'archives, longtemps taboues, des crimes des soldats français au Maroc et en Algérie. « Mes parents n'avaient pas le comportement de colons, mais ils s'étaient habitués à ne pas voir ces exactions pourtant bien visibles. Ces trous de mémoire qu'on a fabriqués, la société française les paye encore cher aujourd'hui. »

Il a fini par retrouver la tombe de sa sur au cimetière de Casablanca, dans le carré 35. A sa grande surprise, le marbre était fleuri. Une seule et même personne entretient la pierre tombale depuis les années soixante : une femme dont la mère est enterrée juste à côté. « Sa mère s'était suicidée après avoir perdu toute sa fortune lors d'un tremblement de terre à Agadir, l'année de la naissance de Christine. Quand j'ai pu joindre cette femme au téléphone, elle m'a dit : « Vous parlez à une miraculée : je suis restée huit heures sous les décombres de ma maison. » Quel symbole ! C'est une femme exhumée qui s'occupe de la tombe d'une petite fille dont l'existence a été ensevelie deux fois : sous la terre et dans l'inconscient... »

Après la mort de son père, Eric Caravaca a convaincu sa mère de retourner au Maroc, pour la première fois depuis cinquante ans. Il l'a conduite sur la tombe de Christine, et filmé la scène avec une caméra super-8. Les images aux couleurs pastel, au grain caractéristique, ressemblent à celles tournées par son père au temps insouciant des jours heureux. Comme si le présent se réconciliait enfin avec le passé.


Studio Ciné Live - Laurent Djian
AU CARRÉ 35 gît la tombe d'une fillette morte à l'âge de 3 ans. Elle s'appelait Christine. Les parents d'Éric Caravaca ne lui en avaient jamais parlé, il s'agissait pourtant de sa grande sur. Pourquoi avoir gardé le silence autant d'années ? Pourquoi avoir jeté toutes ses photos ? L'acteur sous le choc depuis qu'il a percé le secret, s'interroge. Mène l'enquête. Questionne sa tante, son frère, son père mourant ou encore sa mère, niant l'évidence. Il en faut, de la pudeur pour autopsier à l'aide d'une caméra une douleur si intime sans paraître effroyablement indécent. Le cinéaste reste toujours à bonne distance de ses interlocuteurs. Parfois avec de l'incompréhension dans la voix, mais jamais de réprobation. L'indicible surgit des films familiaux en super-8 qu'il a exhumés et qu'il décrypte avec simplicité et intelligence. Ce sujet personnel lui permet évidemment de tendre vers l'universel ? D'où ce parallèle, pertinent, qu'il ose entre déni des siens et les violences tues, oubliées- dues à la colonisation française en Algérie et au Maroc(où ont grandi les parents de Caravaca). Il faut déterrer le passé pour ce réconcilier avec le présent. Avec ce documentaire cathartique, l'auteur semble avoir trouvé l'apaisement. En convoquant le fantôme de Christine, il lui a surtout donné cette vie qu'elle n'a jamais eue. Et c'est bouleversant.

Le Canard Enchaîné - David Fontaine
Tel est le nom, dans un cimetière de Casablanca, du secteur où repose la sur qu'il n'a pas connue, Christine, morte à 3ans, en 1963. Le comédien et réalisateur Eric Caravaca soulève ici le poids d'un douloureux secret de famille, par la seule force de l'image et de la parole. A partir des non-dits, des alibis, de traces ténues, il mène une enquête presque policière qui part du récit de sa mère et qui l'emmène jusqu'au Maroc.
Pourquoi n'y a-t-il plus de photo sur la tombe de cette sur au visage inconnu ? Pourquoi ses parents pieds-noirs dans le Maroc tout juste indépendant ont-ils tu son existence ? Dans ce documentaire à la première personne très réussi, Caravaca parvient à créer une sorte de suspense sur un sujet intime. Le refoulement d'une histoire très personnelle offre comme l'image en miniature du drame de la décolonisation du Maroc. Et le film touche à l'universel, traitant notamment de la douleur d'une mère. Par la beauté des images familiales retrouvées, il rappelle aussi « Méditerranées » (2011), le court-métrage d'Olivier Py sur ses propres parents vivant en Algérie dans les mêmes années.
« Le cinéma, depuis toujours, nous apprend à vivre avec les morts », dit Caravaca.
Il le montre à point nommé dans ce film bref, bouleversant et finalement lumineux




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