Prendre le large

  jeudi 14 Décembre   
20 H 15



Réalisation : Gaël Morel
Scénario : Gaël Morel,Rachid O
Montage : Catherine Schwartz
Costumes : Helena Goncalves
Direction de production : Cécile Remy-Boutang,Pauline Seigland
Image : David Chambille
Son : Pierre Mertens,François Mereu,Hervé Buirette
Adaptation : Gaël Morel,Rachid O,Yasmine Louati
Assistant réalisateur : Franck Morand
Produit par : TS Productions
Production exécutive Maroc : Ali'n Films – Frantz Richard
Distribution : Les films du losange, France

Site officiel


 Avec 

» Sandrine Bonnaire - Edith» Mouna Fettou - Mina» Kamal El Amri - Ali
» Ilian Bergala - Jérémy» Farida Ouchani - Najat» Lubna Azabal - Nadia


 Synopsis 

La vie d'Edith est bouleversée par un plan social. L'usine dans laquelle elle travaille depuis toujours est délocalisée à Tanger. Pour les ouvriers, l'unique alternative au chômage est d'accepter un reclassement au Maroc. Edith, sans attache, avec un fils travaillant au loin, est la seule à faire ce choix.
Même si les premiers pas dans cette nouvelle usine et ce pays inconnu sont difficiles, Edith se lie vite d'amitié avec Mina, qui tient la pension où elle loge. Grâce à cette amitié, sa vie prend un nouveau tournant.


 Anecdotes 

SANDRINE BONNAIRE
(Interprétation)

2016 - LE CIEL ATTENDRA de Marie-Castille MENTION SCHAAR • UNE SAISON EN FRANCE de Mahamat-Saleh HAROUN • 2014 - LA DERNIÈRE LEÇON de Pascale POUZADOUX • SALAUD, ON T'AIME de Claude LELOUCH • 2013 - THE SOUL OF A SPY de Vladimir BORTKO • 2011 - UPGRADE de Franziska BUCH • BONOBOS de Alain TIXIER (Voix off) • 2008 - JOUEUSE de Caroline BOTTARO • 2007 - L'EMPREINTE DE L'ANGE de Safy NEBBOU • DEMANDEZ LA PERMISSION AUX ENFANTS de Eric CIVANYAN • UN COEUR SIMPLE de Marion LAINE • 2006 - JE CROIS QUE JE L'AIME de Pierre JOLIVET • 2004 - L'ÉQUIPIER de Philippe LIORET • LE COU DE LA GIRAFE de Safy NEBBOU • CONFIDENCES TROP INTIMES de Patrice LECONTE • 2003 - RESISTANCE de Todd KOMARNICKI • 2001 - C'EST LA VIE de Jean-Pierre AMERIS • MADEMOISELLE de Philippe LIORET • 1999 - AU COEUR DU MENSONGE de Claude CHABROL • EST- OUEST de Régis WARGNIER (Nomination pour le César de la Meilleure Actrice) • 1998 - VOLEUR DE VIE de Yves ANGELO • SECRET DÉFENCE de Jacques RIVETTE • 1997 - LA DETTE D'AMOUR de Andréas GRUBER • 1996 - NEVER EVER de Charles FINCH • 1995 - LES CENT ET UNE NUITS DE SIMON CINÉMA de Agnès VARDA • LA CÉRÉMONIE de Claude CHABROL (Nomination César de la Meilleure Actrice / Prix d'Interprétation au Festival de Venise) • 1994 - CONFIDENCES A UN INCONNU de Georges BARDAWILL • JEANNE LA PUCELLE II - LES PRISONS de Jacques RIVETTE (Nomination pour le César de la Meilleure Actrice) • JEANNE LA PUCELLE I - LES BATAILLES de Jacques RIVETTE (Nomination pour le César 1995 de la Meilleure Actrice) • 1992 - PRAGUE de Ian SELLAR • LA PESTE de Luis PUENZO • 1991 - LE CIEL DE PARIS de Michel BENA • DANS LA SOIRÉE de Francesca ARCHIBUGI • 1990 - LA CAPTIVE DU DÉSERT de Raymond DEPARDON • 1989 - MONSIEUR HIRE de Patrice LECONTE (Nomination pour le César de la Meilleure Actrice) • 1988 - QUELQUES JOURS AVEC MOI de Claude SAUTET • PEAUX DE VACHES de Patricia MAZUY • 1987 - LES INNOCENTS de André TECHINE • JAUNE REVOLVER de Olivier LANGLOIS • SOUS LE SOLEIL DE SATAN de Maurice PIALAT (Palme d'or - Festival de Cannes / Nomination pour le César de la Meilleure Actrice) • 1986 - LA PURITAINE de Jacques DOILLON • 1985 - POLICE de Maurice Pialat • LE MEILLEUR DE LA VIE de Renaud VICTOR • SANS TOIT NI LOI de Agnès VARDA (César de la Meilleure Actrice) 1984 - TIR À VUE de Marc ANGELO • BLANCHE ET MARIE de Jacques RENARD 1983 - À NOS AMOURS de Maurice PIALAT (César du Meilleur Espoir Féminin)


 Quelques mots 

GAËL MOREL
Cinéma Longs Métrages
2017 - PRENDRE LE LARGE
2011 - NOTRE PARADIS
2006 - APRÈS LUI
2003 - LE CLAN
2002 - LES CHEMINS DE L'OUED
1996 - À TOUTE VITESSE
Court Métrage
1994 LA VIE À REBOURS
Télévision
2008 NEW WAVE
1999 PREMIÈRES NEIGES


 Entretien 

Entretien avec GAËL MOREL

D'où est née l'idée du film ?

Je voulais rendre hommage au milieu ouvrier d'où je viens ; tourner un film qui s'y déroule entièrement. Il y a souvent des personnages d'origine modeste dans mes films, mais ils ne sont pas nécessairement issus de la classe ouvrière dans laquelle j'ai grandi. C'est en évoquant avec mon père la situation du textile à Villefranche-sur-Saône, où il a longtemps travaillé lui-même comme ouvrier, que j'ai eu l'idée de cette femme qui accepte un reclassement au Maroc : le textile est complètement sinistré dans ce département et les délocalisations y sont nombreuses. A Tarare, non loin de Villefranche, 80% des usines ont mis la clé sous la porte. Quelques-unes sont encore en activité dans ce bassin, parmi lesquelles celle où a travaillé mon père. J'ai eu la chance de pouvoir tourner dans ce décor si important pour moi toutes les séquences montrant le personnage d'Edith au travail en France.

La décision du personnage est presque suicidaire : on sait bien que même les responsables des ressources humaines qui font ces offres de reclassement n'y croient pas.

Ces offres sont inscrites dans la loi du travail, les entreprises sont tenues de les faire avant un licenciement, et leurs propositions sont évidemment indécentes. Récemment, les ouvriers de Whirlpool se sont vu proposer un salaire de 400 euros s'ils acceptaient d'être reclassés en Pologne où leur usine va être délocalisée. Ce n'est pas sérieux ! La situation que j'imagine n'appartient pourtant pas à la science-fiction : durant la crise en Espagne, beaucoup de gens ont préféré partir temporairement au Maroc plutôt que de rester sans travail dans leur pays.

C'est la démarche d'Edith, l'héroïne, qu'interprète Sandrine Bonnaire.

Pour elle, comme pour tous les ouvriers, le travail est une valeur fondamentale qui assure fierté, dignité et lien social - comment avoir une vie sociale quand on fait les trois huit sinon en tissant des amitiés dans son usine ? Dans une société comme la nôtre, il est difficile d'avoir une vie digne si l'on ne travaille pas. Dans le cas d'Edith, s'ajoute une énorme solitude.
Elle est veuve, son fils est parti. Elle en arrive à une logique très jusqu'au-boutiste: soit elle s'enfonce, soit elle remonte...

L'altercation qu'elle a avec Gisèle, la syndicaliste, avant son départ, décrit très bien les rapports complexes des ouvriers avec leurs syndicats : “ Tes discours, je n'y crois plus ”, lui dit-elle.

Il y a un véritable désamour des travailleurs à leur égard. Et en même temps c'est encore pire quand il n'y en a pas du tout, comme Edith le découvrira au Maroc. Certains syndicats continuent de fonctionner comme il y a vingt ou trente ans. Au lieu d'être des partenaires privilégiés de la concertation, ils campent sur deux positions : bloquer l'entreprise ou sauver leur propre peau. Au fond, Edith ne fait que s'appliquer à elle-même les règles qu'ils fixent : penser à elle, choisir ce qui l'attire le plus, et donc travailler, même si elle doit partir pour cela.

Pourquoi avoir choisi de situer l'intrigue au Maroc ?

C'est le seul pays d'Afrique du Nord qui offre autant de sécurité aujourd'hui et il est associé aux vacances. Imaginer une Française mener une vie d'ouvrière là bas, loin des images de cartes postales, créait un phénomène de singularité.

Pourquoi la transporter précisément à Tanger ?

C'est une ville en pleine expansion, avec une économie florissante. Il y a une énorme zone franche qui bénéficie de dérogations de droits de douane notamment. Tanger est une ville très attractive où les industries européennes, dont le textile, ont tout intérêt, malheureusement, à s'implanter car les coûts salariaux y sont beaucoup moins élevés et les travailleurs peu protégés par les lois sociales.

C'est la première fois que vous écrivez avec Rachid O. qui cosigne le scénario.

Je cherche toujours une légitimité quand je situe mes projets dans un pays étranger. Pour les personnages du film, très ancrés dans la réalité marocaine, j'avais besoin de l'appui de quelqu'un connaissant le pays de l'intérieur. Rachid, qui a vécu jusqu'à trente ans au Maroc, était un complice parfait. Lui et moi nous sommes rencontrés il y a une vingtaine d'années lorsqu'il a publié son premier roman, L'Enfant ébloui. Nous sommes devenus amis mais n'avions jamais encore travaillé ensemble. Ce film était l'occasion. Et J'aimais aussi le Maroc qu'il raconte dans ses livres: très intime, loin, par exemple, du romanesque d'un Tahar Ben Jelloun.

Dès qu'elle arrive dans l'usine, Edith est stupéfaite par ce qu'elle découvre : l'archaïsme de la chaîne de production, les nuisances sonores...

Contrairement à l'usine que l'on voit en France au début, où une seule personne sera bientôt capable de faire tourner quatre machines, il n'y a pas encore beaucoup d'automatisation au Maroc. Les entreprises qui délocalisent choisissent souvent de reprendre la chaîne de production d'une usine existante. Les conditions de travail sont très dures.

Avez-vous eu du mal à trouver celle où vous avez tourné ?

Rien n'est facile au cinéma et cela rend les choses d'autant plus excitantes. C'est notre producteur exécutif au Maroc, Frantz Richard, qui m'a présenté, parmi d'autres possibilités de décors, une usine allemande délocalisée à Tanger qui correspondait exactement à ce que j'avais en tête en écrivant le scénario. C'était essentiel pour pouvoir rendre compte de la manière dont ces usines fonctionnent et restituer la vérité de leur activité quotidienne, notamment le bruit presque insoutenable qu'on entend dans les ateliers. Vient s'y ajouter celui de la musique diffusée aux ouvrières pour accélérer leur rythme - j'ai dû le retirer au montage, aucun spectateur n'aurait pu tenir. J'avais besoin de ce terreau de réalité pour construire ma fiction.

En dépit des liens qu'elle noue avec Karima, la jeune couturière, Edith comprend rapidement que la solidarité n'existe pas entre les ouvrières.

Même si elle n'avait pas de sympathie pour la fameuse Gisèle, elle réalise que celle-ci constituait malgré tout une référence pour empêcher les abus : l'absence de syndicat laisse le champ à ce qui ressemble à une certaine forme de barbarie qui n'est pas inhérente au Maroc mais plutôt au monde capitaliste puisqu'elle est conduite par l'Occident où se trouvent les sièges de direction de ces entreprises.
Pour des raisons diverses, toutes ces femmes sont dominées par la peur.

La peur de l'autorité au Maroc, et encore plus dans le monde peu protecteur de l'usine et du travail, produit de l'auto censure chez les ouvriers et les contremaîtres qui craignent de s'exprimer par peur d'être sanctionnés. C'est ce qui se passe pour Najat, la contremaître de l'atelier dont dépend Edith. C'est parce qu'il n'y a pas de structure intermédiaire comme un syndicat que la peur se développe. C'est toujours la peur qui tient les gens et les empêche de lutter.

Celle de Najat est presque fantasmée: personne ne lui a dit de laisser ses ouvrières s'électrocuter au contact de machines défectueuses. Sa supérieure elle-même critique son attitude.

La supérieure veut que son usine marche et que le rendement soit optimal. Pour moi, le capitalisme est à l'image de cette femme et de Najat : des gens cultivés et instruits au sommet, souvent profondément humanistes ; des gens exploités et tenus par des tâches impossibles, tout en bas. Bien sûr, Najat est une folle furieuse, sa peur se transforme en autoritarisme, mais ça ne sort pas de nulle part. Son fiancé n'est jamais revenu alors qu'il était parti travailler en France. La rancoeur qu'elle éprouve n'est que la métaphore du ressentiment d'une certaine société marocaine à l'égard de ceux qui ont quitté le pays.

Il explique l'antipathie ou la méfiance que suscite Edith.

Est-elle Espagnole, Française, touriste, travailleuse ? Son image est complètement brouillée aux yeux des employés de l'usine comme à ceux de Mina.

Mina, la propriétaire de la pension, et son fils, Ali, sont presque le calque inversé d'Edith et Jérémie : d'un côté, une mère très méditerranéenne peu disposée à laisser partir son enfant ; de l'autre, une femme qui choisit d'offrir la liberté au sien et en souffre terriblement.

Edith se comporte comme le ferait un parent exemplaire mais son fils, tout occupé à se construire sans elle, ne s'en rend pas compte. La République a fait son travail : il s'est élevé socialement, et la difficulté à garder des liens avec sa mère est sans doute encore plus grande. Pour Mina, la situation est différente : elle a réussi, et c'est maintenant à Ali de réfléchir à son avenir... Il y a un côté “ buddymovie ” chez ces deux femmes que tout semble opposer

Et qui deviennent amies. En arrivant au Maroc, Edith trouve enfin ce qu'elle cherchait : l'amitié, les autres.

Deux choses comptent pour elle : le travail et ne pas être seule. Elle redécouvre ce que c'est d'être entourée et prend peu à peu de la distance par rapport au travail. Elle apprend à se construire une vie à l'extérieur, elle se réinvente.

Mina a bravé un tabou : elle a divorcé.

Elle possède la rue quand elle marche au milieu de la foule ! La loi est de son côté : on ne répudie plus les femmes au Maroc. Le pays, aujourd'hui, aspire à la liberté absolue, comme l'Espagne au moment de la Movida. À la Cinémathèque de Tanger, qui jouxte la Mosquée, toute une jeunesse gothique vient désormais voir des films interdits par l'Islam où l'on parle d'homosexualité. La seule chose qui empêche cette liberté d'éclore pleinement est la présence islamiste, très forte, et la sécurité énorme mise en place autour d'elle pour la contenir.

La pension tenue par Mina semble très atypique.

Au Maroc, la pension est un passage obligé pour les routards, les ouvriers, les gens un peu démunis qui s'installent dans une ville... On y voit toute une population se mélanger. C'est en lisant Analphabètes, le dernier livre de Rachid O. que m'est venue l'idée de mettre en scène cette pension.

À partir du moment où elle est renvoyée, et qu'elle choisit de partir avec les saisonniers dans le Rif, Edith touche le fond.

Elle va aussi loin qu'elle peut physiquement et moralement. Ces scènes constituent le climax du film. Je trouve que c'est un moment capital.

Et c'est au moment où elle lâche prise qu'elle retrouve enfin son fils et... une vraie raison de vivre.

Il ne fallait pas que l'on pense qu'en se rendant au Maroc, Edith quittait l'enfer pour le paradis. Au final, elle choisit l'enfer – ou le paradis – qui lui convient le mieux ; une sorte d'utopie avec des gens d'un autre continent.


Sandrine Bonnaire est de tous les plans. Avez-vous écrit le film en pensant à elle ?

Sandrine fait partie de mes désirs originels de cinéma, j'ai grandi avec elle.
Avec Rachid O., nous l'avions prise comme “ modèle ”, nous l' “ imaginions ” dans les situations du film sans toutefois oser nous dire que ce serait elle qui jouerait. Elle nous a beaucoup inspirés pour les scènes du Rif. Sandrine fait partie de ces actrices qui donnent une direction aux scénarios au moment de l'écriture. C'est une belle actrice au sens absolu du terme. Même lorsqu'elle porte une blouse, elle à ce port de tête et cette souplesse incroyable, qui, en même temps, ne sont pas à côté du personnage puisqu'elle-même est issue de la classe ouvrière. C'était une chance pour moi qu'elle accepte de jouer Edith comme cela a été une chance de pouvoir diriger Catherine Deneuve dans Après lui et Béatrice Dalle dans Notre paradis. Ces trois actrices aux tempéraments incroyablement éloignés ont en commun de faire corps avec le film et d'être complices du metteur en scène. Elles sont dans le don. Ce sont des muses.

Comment cela se traduit-t-il ?

La scène du repas, par exemple, comportait six pages de dialogues. On savait déjà ce qui était raconté, cela m'ennuyait. J'ai pensé : “ Elle va chanter une comptine ”. Je n'aurais pas imaginé cela sans elle : c'est ce qui fait la différence entre une bonne actrice et une actrice qui a la grâce. Celle qui a la grâce vous emmène là où vous ne l'aviez pas prévu et où le film doit aller.

Comment avez-vous choisi Mouna Fettou qui est une comédienne très populaire au Maroc et Kamal El Amri qui interprètent Mina et Ali ?

Je les ai choisis très vite. Pour Mina, je voulais une actrice qui s'oppose à Sandrine, elle devait avoir une silhouette différente mais être capable de jouer presque la même musique. Mouna Fettou a cela, terrible en colère et presque enfantine quand elle sourit. J'avais rencontré plusieurs jeunes acteurs pour le personnage d'Ali, et j'ai adoré Kamal parce que c'est un bloc de vérité. Son physique et cet accent très léger qu'il a lorsqu'il parle le français en font le genre de garçon qu'on croise tous les jours à Tanger. Je le trouve touchant parce qu'il est en devenir : on voit l'enfant qu'il est, on imagine l'adulte qu'il deviendra : il est dans l'entre-deux.

Comment travaillez-vous avec vos acteurs?

Je les vois régulièrement, nous parlons souvent cinéma ensemble, mais je ne les noie pas de références. Avec Sandrine, nos discussions ont surtout porté sur ses vêtements : ils devaient rendre compte de l'évolution du personnage, de l'effacement du tout début à une féminité retrouvée à la fin, sans non plus tomber dans les clichés.

Parlez-nous du découpage.

J'aime l'idée qu'un plan est sacré ; qu'il se compose, se travaille, se discute. Autant je n'aime pas répéter avec les acteurs, autant j'aime passer du temps dans les décors avec mes techniciens pour y réfléchir. J'ai passé un temps fou, par exemple, à découper les scènes de l'arrivée d'Edith dans l'usine. Elle est perdue, paniquée et scotchée par ce qu'elle voit, on devait à la fois percevoir cet espace nouveau, dans lequel elle pénètre, et les réactions presque physiques qu'il déclenche en elle.

Vous utilisez deux formats dans le film...

On dit souvent que le format scope permet de respirer parce qu'il est plus large ; je le trouve, au contraire, étouffant: il rétrécit les personnages. C'est la raison pour laquelle je ne l'utilise qu'au début du film – pour marquer l'enfermement dans lequel est Edith. Dès lors qu'elle arrive à Tanger, David Chambille, mon chef- opérateur, et moi, souhaitions un format plus vertical : il colle mieux à cette ville construite sur des collines et correspond à mon envie de filmer des gens debout plutôt qu'allongés.

Aviez-vous des références en tête pour ce film ?

J'ai toujours un film référent au moment de tourner – un film dont je sais qu'il résonnera avec le mien, que je vais pouvoir regarder chaque fois que j'aurai envie de prendre du recul, que je me poserai une question sur une scène ou que j'aurai un doute, un blocage. C'était Rocco et ses frères de Visconti pour Le clan, Europe 51 de Rosellini pour Après lui. Et pour Prendre le large, Stromboli de Rossellini. Cela se traduit de façon très concrète. Au moment de tourner les scènes dans le Rif, par exemple, - j'ai éprouvé le besoin de revoir le film. J'étais certain, d'une façon presque superstitieuse, qu'il allait m'apporter des réponses. J'ai revu les plans dans lesquels Ingrid Bergman chute alors qu'elle est en train de gravir le volcan, et le décalage entre sa tenue vestimentaire et son ascension m'a sauté aux yeux : elle n'est pas habillée pour ça. C'est exactement ce genre de décalage que je voulais pour ces scènes avec Sandrine Bonnaire : les vêtements qu'elle allait porter dans la scène ne pouvaient pas être ceux d'une saisonnière ! Cela réglait beaucoup de choses. Il y a sûrement d'autres influences dans mes films que je serais sans doute incapable de nommer. C'est l'amour du cinéma qui m'a amené à ce métier. Je ne crois pas à la génération spontanée.

Quel metteur en scène êtes-vous sur un tournage ?

Je reprends possession du film - le scénario existe mais ce n'est qu'un outil de travail et je sais qu'il va évoluer. Je n'ai pas l'obsession du contrôle. Je sais que, si mon décor est soudainement inondé, je saurai trouver la solution, je fictionnerai l'inondation ; et les images que je tirerai de cette situation viendront nourrir la scène précédente et la suivante. Je veux être bouleversé par la vie. En fait, c'est ce que j'attends chaque jour.

Vous donnez une place très importante à la musique composée par Camille Rocailleux...

Son lyrisme m'aide à projeter mes personnages, toujours d'origine modeste, dans une dimension romanesque. La musique fait partie de l'esthétique du film.

Prendre le large est extraordinairement solaire...

On fait toujours un film contre le précédent et j'ai tourné celui-ci contre Notre paradis, très noir et très masculin. Et puis, comme la plupart d'entre nous, en vieillissant, j'ai envie d'être plus positif. A défaut d'apporter des solutions politiques aux problèmes, j'essaie d'en apporter à mes personnages. Il y a quelque chose de l'ordre de l'apaisement, presque de la “ communion ” dans Prendre le large.


 L'avis de la presse 

Le Canard Enchaîné - David Fontaine
Son usine textile étant délocalisée au Maroc, une ouvrière française est la seule à accepter son reclassement à Tanger.
Sur une intrigue sociale, parfois cousue de fil blanc, ce film plaisant de Gaël Morel tient grâce à la présence et au jeu de Sandrine Bonnaire en femme-roseau qui sait ployer. Tourné dans une vraie usine allemande délocalisée à Tanger, le film lève au passage un coin du voile sur les conditions de travail.


Studio Ciné Live - Véronique Trouillet
Comme rien ne la retient en France, Edith accepte un reclassement au Maroc, où son usine de textile est délocalisée. Cousues de fil blanc, ses mésaventures tournent vite au melo. Son personnage est plus pathétique qu'émouvant, tant sa naïveté et son absence d'effort, pour s'intégrer – elle ne cherche même pas à apprendre un mot d'arabe – sont à pleurer. Bien que la place de la femme dans la société marocaine et la condition ouvrière soient très bien représentées, cela ne suffit pas...

Télérama - Frédéric Strauss
L'usine s'arrête mais elle, elle continue. Ouvrière dans le textile, Edith choisit de partir au Maroc pour garder son poste, après une délocalisation. A la fois terre à terre et pas du tout réaliste, elle est la seule à ne pas voir les difficultés qui l'attendent. Son plan de carrière, déterminé et désespéré, ressemble à une errance...
Voilà un beau personnage, à mi-chemin entre le cinéma social et le roma¬nesque. En prenant le large, l'ouvrière recommence une vie et trouve, peut-être, la famille qu'elle n'a pas réussi à former avec son fils. Mais elle reste aussi rivée, jusqu'à la dureté la plus impressionnante, à son obsession : le travail à tout prix. Pour décrire le courage d'Edith comme sa fragilité, le cinéaste Gaël Morel et l'actrice Sandrine Bonnaire trouvent la note juste, dans un bel élan de générosité commune.


Le Parisien - Pierre Vavasseur
Souriez, vous êtes devant Sandrine Bonnaire. L'actrice elle-même ne s'en prive pas. Ce n'est pourtant pas toujours le cas dans «Prendre le large», de Gaël Morel, dans lequel elle incarne Edith, une ouvrière du textile meurtrie par la relation quasi inexistante avec son fils et qui préfère, à la totale surprise de la DRH, se délocaliser au Maroc, pour un moindre salaire et des conditions de travail bien plus pénibles. Et c'est vrai que Sandrine Bonnaire, 50 ans, n'a pas fait semblant de souffrir : les machines à coudre de cette vraie usine étaient « assez pourries » reconnaît-elle. A l'instar de son personnage et du tout aussi vrai personnel, Sandrine s'est pris plus d'une décharge électrique dans les doigts.

Même si « au final, la vie d'Edith est quand même bien meilleure là-bas au regard de ce qu'elle a pu vivre depuis tant d'années en France. C'est le côté positif du film ». D'Edith, la comédienne aime aussi la dignité : « Cette envie de continuer à travailler et ne pas dépendre d'un système. » Sans compter que son personnage lui rappelle son père, qui était ajusteur à Gannat, en Auvergne où elle est née. « Comme Edith, il avait un cyclomoteur mais le sien était bleu. Il faisait 40 bornes sur sa petite mob par tous les temps. Et comme Edith, il était peu bavard, peu démonstratif côté sentiments. »


Le Nouvel Observateur - Xavier Leherpeur
Son usine textile s'installant au Maroc, Edith, ouvrière soumise, accepte d'être délocalisée, au grand dam de ses collègues. Larguant les amarres, y compris celles déjà rompues avec son fils, elle débarque dans un pays inconnu.
Refusant tout lyrisme, choisissant de composer sa mise en scène autour de la rudesse de son personnage, Gaël Morel offre à Sandrine Bonnaire un beau rôle austère, assèche délicatement le récit, mais, du coup, passe à côté de sa fin. Tout en saisissant en filigrane les rapports biaisés entre la France et son ancien protectorat.


Libération - Luc Chessel
Plutôt que de se demander si un film est bon - ce genre de questions politiques fâche plus souvent qu'à son tour - ou pire, lui demander de l'être, on pourra se demander s'il est au moins réussi, dans les conditions qu'il se donne à lui-même. Non pas pour accepter l'idée que tous les goûts sont dans la nature (on peut dire aussi, dans ce cas, que tous les fous sont dans la voiture, et que tous les poux sont dans la culture), mais une autre idée, qui se discute, et qui veut que tous les films ne cherchent pas la même chose. Que cherche Prendre le large de Gaël Morel ? A première vue, une forme de réalisme un peu français, un peu gracieux, et qui aurait aussi valeur de fable, de récit exemplaire, de film qui dit quelque chose tout en évitant l'écueil du pur «sujet». Il se cherche un bon scénario, une bonne lumière, une bonne actrice (un peu plus que ça : Sandrine Bonnaire). Prendre le large «raconte l'histoire» d'Edith, ouvrière dans le textile qui, à l'annonce de la délocalisation brutale de son usine, décide de partir travailler pour l'entreprise au Maroc plutôt que d'accepter son licenciement. Ce changement de vie, et son trajet d'émigration «inverse» au cours géopolitique des choses, la confronte à un certain nombre d'obstacles et de rencontres, comme à autant de «réalités» inconnues



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