Makala

  jeudi 18 Janvier   
20 H 15


Grand Prix Nespresso Semaine de la critique Cannes 2017

Montage : Karen Benainous
Mixage : Simon Apostolou
Image : Emmanuel Gras
Musique : Gaspar Claus
Producteur exécutif : Diarmid Scrimshaw,Anna Duffield,Mary Burke,Céline Haddad,Paul Webster,Cavan Ash,Richard Holmes
Son : Manuel Vidal
Avec la participation de : Ciné, Canal+International
Produit par : Nicolas Anthome (Bathysphére)
Distribution : Les films du losange, France

Site officiel


 Avec 

» KABWITA KASONGO - » LYDIE KASONGO -


 Synopsis 

En RD Congo, un jeune villageois, espère offrir un avenir meilleur à sa famille.
Il a comme ressources ses bras, la brousse environnante et une volonté tenace.
Parti sur des routes dangereuses et épuisantes pour vendre le fruit de son travail, il découvrira la valeur de son effort et le prix de ses rêves.


 Anecdotes 

EMMANUEL GRAS

Emmanuel Gras est un réalisateur français. Particulièrement intéressé par l'aspect visuel du cinéma, il a étudié l'image à l'E.N.S Louis Lumière. Ses films traitent de sujets de société contemporains tout en suivant des partis-pris formels radicaux.

2017 – MAKALA - Semaine de la Critique / Cannes 2017
2015 – 300 HOMMES (co-réalisé avec Aline DALBIS)
2013 – ÊTRE VIVANT [CM]
2012 – BOVINES - Sélectionné à l'ACID / Cannes 2012
2007 – SOUDAIN SES MAINS [CM]
2005 – TWEETY LOVELY SUPERSTAR [CM]
2003 – UNE PETITE NOTE D'HUMANITÉ [CM]
2002 – LA MOTIVATION ! [CM]


 Entretien 

ENTRETIEN AVEC EMMANUEL GRAS

OÙ A ÉTÉ TOURNÉ MAKALA ?

En République démocratique du Congo, dans la région du Katanga, au sud du pays. Plus précisément autour de la ville de Kolwezi. C'est une région assez sèche, qui comporte d'immenses mines à ciel ouvert. En swahili, Makala signifie charbon.

D'OÙ VIENT L'IDÉE DE CE FILM ? L'AVEZ-VOUS EU EN RENCONTRANT KABWITA KASONGO ?

L'idée de ce film m'est venue avant de rencontrer Kabwita. J'avais déjà fait deux tournages en tant que chef opérateur dans cette région et j'avais été marqué par le fait de rencontrer partout des hommes et des femmes transportant à pied des chargements de toutes sortes. Même au milieu de la brousse, on était sûr de croiser quelqu'un transportant quelque chose. Mais c'est l'image de gens poussant des vélos surchargés de sacs de charbon qui m'a visuellement le plus frappé. Je me suis alors demandé d'où ils venaient, quelles distances ils parcouraient, qu'est-ce que cela leur rapportait... des questionnements très simples. Quel effort pour quel résultat ? Je me suis alors renseigné et j'ai écrit le projet. J'ai rencontré Kabwita en faisant des repérages, une fois les premiers financements obtenus. J'étais accompagné d'un journaliste congolais, Gaston Mushid, très connu là-bas, qui a facilité tout ce que je souhaitais faire. Je suis allé dans les villages autour de Kolwezi pour rencontrer des gens qui faisaient du charbon. J'ai rencontré Kabwita à Walemba et j'ai su très vite que je voulais faire le film avec lui. J'aimais son attitude, un peu en retrait mais pas timide, son allure, et surtout son regard, plutôt doux mais très vif. En vrai, il y a des gens pour qui on a simplement tout de suite de la sympathie, vers qui on est attiré et c'était le cas avec lui. Un an après, je suis revenu, et nous avons commencé à filmer.

PARLEZ-NOUS DE KABWITA KASONGO...

Kabwita a 28 ans, il est marié à Lydie. Ils ont trois enfants : un bébé, Brigitte, Séfora, qui doit avoir 2 ou 3 ans, et Divine, 6 ans, qui vit avec une des soeurs de Lydie, à la ville, comme on le constate dans le film. Hormis cela, Kabwita n'a pas de parents dans son village. Son seul bien de valeur est son vélo.

Kabwita et Lydie sont locataires de leur case, alors que d'autres habitants sont propriétaires. Ils sont donc pauvres, mais c'est le cas de l'immense majorité des villageois. On ne le voit pas dans le film, mais il a fabriqué lui-même ses outils. Il est très travailleur, il a des responsabilités, mais il a aussi un comportement très jeune : il va boire le mukuyu (une bière artisanale) avec ses amis, aime bien s'amuser. Il a une personnalité très marquée, il peut se moquer durement des autres. C'est un coriace sous des airs assez tendres.

QUE DIT SUR LEUR VIE QUOTIDIENNE L'IMAGE DU RAT CUIT PAR LYDIE ?

Les villageois vont chasser dans la brousse, mais il n'y a presque plus d'animaux dans les alentours immédiats. A cause de la culture au brulis, on voit des feux de brousse un peu partout et les arbres sont coupés pour faire du charbon de bois. Autour de Kolwezi, la nature est dévastée. Les mammifères fuient. Restent des rongeurs et des oiseaux. Les rats sont donc chassés pour se nourrir, ça n'a rien d'exceptionnel. Sinon, l'alimentation de base est le fufu, à partir de la farine de maïs et le manioc. Les villageois élèvent aussi, comme on le voit, des canards, des poules et des petits cochons.

QU'AVEZ-VOUS DIT À KABWITA AVANT DE COMMENCER LE TOURNAGE ?

Je lui ai dit que je voulais filmer son travail de « charbonnier ». Du début à la fin, du moment où il coupe l'arbre jusqu'à la vente en ville. Et que je cherchais quelqu'un qui travaillait seul. C'était très simple et finalement suffisant. Il a tout à fait compris quelles étaient mes intentions. Et du coup, on discutait de ce qu'il allait faire, des étapes de son travail. Ça donnait un cadre assez précis et faisait qu'il pouvait prendre en charge son propre rôle. Je pense que le documentaire, surtout lorsqu'on suit une personne en particulier, devient une collaboration entre le filmeur et le filmé. Le « personnage » devient acteur de son propre rôle. Le documentaire lui permet une nouvelle manière d'être lui-même. Et Kabwita a occupé cet espace avec un naturel et une aisance incroyables.

IL NE FAIT PAS DE DOUTE QUE KABWITA A UNE TRÈS GRANDE CONSCIENCE DE LA CAMÉRA...

Oui. Etant vraiment partie prenante du film, il s'est mis à créer des situations qui nous ont aidés à raconter notre histoire. J'ai été le premier étonné de la façon dont Kabwita et Lydie ont intégré ce que nous étions en train de faire. Il faut préciser que, comme je savais assez clairement ce que je voulais, nous ne les avons pas harcelés chez eux avec la présence de la caméra. Il y avait un contrat tacite qu'on n'allait pas chercher trop loin leur intimité. Ils montraient d'eux ce qu'ils voulaient, abordaient les mêmes sujets que ce dont ils parlent devant leurs voisins. Nous ne sommes jamais entrés dans leur chambre par exemple.

QUELLE INFLUENCE AVEZ-VOUS EUE SUR LE TOURNAGE ?

D'une certaine façon, ce que fait Kabwita est très influencé par nous. Ce n'est pas un documentaire « capté sur le vif » où l'on ne serait sensé que suivre les évènements. S'il a coupé un arbre à ce moment-là, c'est parce que nous lui avons demandé d'attendre que l'on soit prêt. Sinon, il l'aurait peut-être fait plus tôt ou plus tard. Et, comme on avait des contraintes de temps, il a organisé son travail en fonction. J'ai eu davantage l'impression de faire un tournage avec Kabwita et Lydie, comme il est spécifié dans le générique, que sur eux. Cela dit, au moment où nous filmions, nous n'intervenions pas et, dès lors, j'avais le sentiment qu'ils vivaient simplement leurs vies. Gaston me traduisait ensuite rapidement ce dont ils avaient parlé.

DANS LES MOMENTS DE DIFFICULTÉ PHYSIQUE QUE KABWITA A CONNUS AVEC SON CHARGEMENT, N'AVEZ-VOUS PAS ÉTÉ TENTÉ DE L'AIDER?

Il y a notamment cette longue montée difficile qui peut poser question à certains. Mais pour moi, le contrat du tournage était que je reste avec lui : je suis là, derrière ma caméra, je travaille avec lui, je cherche les meilleurs angles pour faire exister son travail, même si c'est évidemment beaucoup moins éprouvant physiquement. La sympathie, au sens de « souffrir avec », que je voulais faire ressentir aussi au spectateur, vient du fait que l'on restait ensemble, pas du fait que je m'arrête et pousse avec lui s'il y avait des difficultés.

L'ARGUMENT DE MAKALA EST ASSEZ TÉNU.Á QUEL MOMENT AVEZ-VOUS SU QUE VOUS TENIEZ UN FILM ?

Les contraintes financières m'interdisaient de partir en Afrique pendant des mois pour y filmer en cherchant un sujet. Il m'est donc venu ce principe d'ordre fictionnel, qui comporte un début et une fin : quelqu'un va d'un point à un autre avec un objectif et rencontre des difficultés.
En l'occurrence, ce quelqu'un a fabriqué du charbon et va le vendre. C'est la première fois que dans un projet de documentaire, j'introduis une telle narration. Et par ailleurs, visuellement, il y avait cet homme qui poussait un vélo. J'avais imaginé les multiples manières de filmer l'effort.
Mais j'avais un énorme doute sur le fait que cela suffise à constituer un film. D'autant que cet effort est extrêmement répétitif... Je suis donc parti à Kolwezi avec une idée et des doutes. Tout ce qui s'est ajouté à cette base minimaliste a eu valeur de bonus. Par exemple, la puissance cinégénique de Kabwita. Ou la découverte de cet arbre immense. J'étais loin d'imaginer qu'il serait aussi grand. Quand je l'ai vu et ensuite quand on a filmé la scène, j'ai senti que j'avais quelque chose. Lorsqu'on a en tête un projet réduit à l'essentiel, cela permet de percevoir la richesse des éléments qui s'ajoutent, mêmes modestes. Alors que si le projet initial est mirifique, on ne voit plus rien d'autre. Une certaine forme de dénuement induit une position d'accueil.

EN VOYANT MAKALA, ON PEUT SONGER À GERRY, DE GUS VANT SANT. AVIEZ-VOUS CE FILM EN TÊTE ?

J'y ai pensé, en effet. Gerry, qui m'a laissé des impressions très fortes, est la preuve qu'on peut faire un film avec peu. Notamment par rapport à la marche. Il y a plusieurs plans en particulier, où les deux personnages ne parlent pas mais où on les entend marcher et respirer. Ces plans m'ont donné la sensation de ce que c'est que marcher. Quant à moi j'ai essayé de rendre la sensation de l'effort qui consiste à pousser pendant longtemps un vélo avec un chargement. J'aime aussi beaucoup le cinéma de Bela Tarr. Chez lui la caméra a une présence physique, elle se déplace beaucoup. Le premier plan du Cheval de Turin, qui est un long travelling où la caméra tourne autour d'une carriole tirée par un cheval, m'a beaucoup impressionné.

VOTRE FILM EST TRÈS MATÉRIALISTE ET EN MÊME TEMPS OUVRE SUR UNE DIMENSION CONCEPTUELLE...

Ce qui m'intéresse, c'est de faire surgir du concret une autre dimension. Le concret, c'est la rencontre de l'homme physique avec la réalité matérielle du monde. Cela peut passer par l'effort, la douceur... On existe par l'action que l'on a dans le monde. Si les enjeux sont simplifiés au maximum, comme dans Makala, ressort de façon très claire l'effort de l'homme pour continuer à vivre. Or, en tant que cinéaste, je vois surgir de cela une beauté humaine, qui dépasse le prosaïsme. Il y a une beauté dans le savoir-faire que Kabwita met en oeuvre pour construire le four, par exemple.

VOUS DISIEZ PLUS HAUT QUE VOTRE INTENTION N'ÉTAIT PAS DE CAPTER SUR LE VIF, QUE CHERCHEZ-VOUS DANS LE DOCUMENTAIRE.

Je cherche l'expressivité, non le réalisme. Je n'aime pas l'esthétique réaliste, dans le sens de reproduire le plus fidèlement possible le réel. Souvent cela va avec une neutralisation de celui-ci : on essaie de ne pas en faire trop et du coup on se refuse à rendre compte de notre émotion. Ce que je veux réussir à faire, c'est rendre la réalité la plus expressive possible. Chercher par quels moyens faire exister plus encore ce qui est là. L'un de ces moyens étant de fixer son attention visuelle sur un élément. Cela passe aussi par la durée et par le découpage. Dans Bovines, j'ai fait des gros plans d'herbe qu'une vache était en train de brouter. Je tenais ces plans très longtemps. Suffisamment pour que le spectateur finisse par se dire : « Tiens, c'est étrange, cette bouche qui vient brouter l'herbe, ce bruit, ce corps... ». Des sensations inattendues et indéfinissables arrivent à ce moment-là. Dans Makala, c'est pareil : la roue qui rentre dans le sable donne la sensation d'un poids. On sent la machine, le vélo qui s'enfonce et devient un élément vivant.

PARLONS D'UN AUTRE ASPECT DU FILM. VOULIEZ-VOUS FAIRE ENTRER KABWITA, QUE L'ON A VU SOUFFRIR, DANS UN HORIZON CHRÉTIEN ?

Pas spécialement. Je désirais filmer un lieu de culte parce que la religion est très présente au Congo et que Kabwita, comme tout le monde là-bas, est croyant. Lors d'une veillée de prière, où il y a des chants, des transes et des prêches, Kabwita peut communier avec d'autres êtres humains qui partagent sa situation. Ils ne cherchent pas nécessairement une rédemption, mais déchargent toutes leurs peines. C'est un grand moment d'expression de leur désespoir mais aussi de leurs espérances. Chez Marx, il y a toute une réflexion sur le fait que la religion est l'expression du monde dans lequel on est. Vue ainsi, la religion est humaine. Elle m'intéresse à regarder parce que c'est une manière comme une autre qu'ont trouvée les êtres humains pour exprimer ce qu'ils ressentent vis-à-vis de leur condition. J'ai vu cela à l'oeuvre et cela m'a profondément touché alors que je suis athée.

QUEL EST LE RÔLE DE LA MUSIQUE DE GASPAR CLAUS ?

Toute musique d'inspiration africaine, donc rythmée, aurait provoqué une redondance par rapport au rythme de la marche. Je souhaitais autre chose. J'en suis arrivé à l'idée du violoncelle, qui a une gamme de basses et d'aigus très larges. Dès que j'ai entendu les compositions de Gaspar Claus, j'ai été convaincu que c'était la musique qu'il fallait : Gaspar joue seul et travaille le violoncelle de telle sorte qu'on entend la matière de l'instrument, le crin sur l'archet, les frottements sur le bois... Le travail a consisté à simplifier au maximum les mélodies, avec des répétitions de motifs, et peu de notes. Pour résonner avec l'image d'un homme seul qui marche. La musique ne devait pas non plus être surplombante par rapport à l'action, mais devait en déployer les potentialités. Par exemple, dans le plan où on voit trois hommes, dont Kabwita, poussant leur vélo, la musique permet de dilater le temps tout en créant une tension. Elle fait exister plus fortement les images et fait corps avec le film tout en le faisant « décoller » : on sort du constat de l'effort pour arriver à une sensation, plus existentielle, une solitude humaine.

MAKALA EST SUPERBE PLASTIQUEMENT, TOUT EN ÉVITANT L'ESTHÉTISATION DE LA MISÈRE.

J'avais tourné Bovines entièrement avec une caméra sur pied et cette fois j'ai fait l'inverse, je n'ai même pas emporté de trépied. C'était un choix pratique et esthétique. Je voulais être le plus mobile possible. Je disposais de deux caméras différentes. Une caméra à l'épaule, avec laquelle on obtient des mouvements assez bruts, donc sensément plus « expressifs ». Et un appareil photo assorti d'un petit système de stabilisation, proche d'un « rendu steadycam ». Au final, je constate que j'ai beaucoup utilisé le système stabilisé, qui est d'une certaine manière plus « esthétique », simplement parce que cela permet de faire des plans plus longs qu'on regarde sans être gêné par les cahots. Du coup, je crois que l'on est plus attentif à ce que l'on voit. L'expressivité que je cherche ne passe pas nécessairement par un rendu plus directement expressif de la caméra, elle vient de l'attention que l'on porte aux choses. Et puis, comme Kabwita et ce qu'il accomplit me semblent beaux, j'avais envie de faire exister cette beauté.

Propos recueillis par CHRISTOPHE KANTCHEFF


 L'avis de la presse 

Télérama - Pierre Murat
Clôture en beauté ce dimanche soir du Festival Les Etoiles du documentaire organisé par la SCAM avec la projection de Makala d'Emmanuel Gras. Le film raconte l'odyssée d'un jeune villageois congolais, Kabwita, bien décidé à connaître un avenir meilleur, et qui entreprend un périlleux voyage jusqu'à Kinshasa. Le documentariste le suit dans son périple, avec l'attention des grands maîtres italiens. Et une pudeur magnifique.


Le moment le plus extraordinaire de Makala est sans conteste cette longue marche du jeune homme dont le petit vélo est surchargé de charbon de bois qu'il a fabriqué lui-même et qui lui permettra, s'il le vend bien, de nourrir sa famille durant plusieurs mois. La route est dure, elle monte et descend sans cesse. Des voitures, la nuit, évitent à peine le vélo. Parfois, Kabwita tombe : il lui faut, alors, se relever, essayer de ne pas trop gaspiller son précieux chargement et repartir au plus vite, avant que d'autres profitent de sa faiblesse pour l'attaquer. Aux abords de la capitale, d'ailleurs, des flics le rançonnent. Il s'agit de les satisfaire pour éviter le pire : la saisie de sa marchandise.


Un documentaire à suspense.
Le talent d'Emmanuel Gras est de rendre presque onirique, presque mystique, la quête de son héros. Au point que son documentaire bascule, soudain, vers une véritable fiction.
Presque un suspense : Kabwita parviendra-t-il sain et sauf à la capitale ? Aura-t-il l'habileté de récolter l'argent qu'il lui faut ? L'attention avec laquelle le cinéaste contemple son personnage rappelle les grands Italiens de l'immédiat après-guerre : Roberto Rossellini et sa rigueur, Vittorio de Sica et son émotion douloureuse.

Emmanuel Gras est un drôle de type, en fait, un peu cinglé, auteur d'un documentaire intitulé Bovines (2012), dont les héroïnes sont des vaches. On les voyait meugler, mâcher, jouer avec un sac plastique, souffrir, aussi, lorsque leurs veaux étaient conduits à l'abattoir. On les voyait regarder l'objectif du cinéaste avec un étonnement profond. Et on se souvient que l'une d'elles, la plus belle, avait des cils aussi longs que ceux de Greta Garbo... Dans Bovines, tout reposait sur le regard du cinéaste qui, d'emblée, excluait toute facilité, toute roublardise. C'est cette honnêteté, cette droiture que l'on retrouve dans Makala.

Le périple de Kabwita est entouré, comme dans une icône triptyque, de deux segments : le choix de l'arbre qu'il va découper et son bref séjour dans la capitale où, avant de se rendre dans une église qui semble le consoler de sa misère, il rend visite à sa fille qui vit, désormais, loin de lui... On sent, à chaque instant, le réalisateur se poser des questions morales qui l'honorent : comment filmer Kabwita sans l'humilier ? Comment résister à lui porter secours lorsqu'il se trouve en difficulté ? Comment éviter l'indécence, en somme ? Emmanuel Gras y parvient, à force d'honnêteté et de pudeur. Makala (« charbon » en swahili) est un film remarquable.


Le Monde - Jacques Mandelbaum
La sortie récente en salle de deux beaux films iraniens des années 1980 – Le Coureur, d'Amir Naderi, et Le Cycliste, de Mohsen Makhmalbaf – met en lumière ce qui, sans constituer un genre répertorié, rapproche le nouveau documentaire d'Emmanuel Gras de ces deux fictions d'époque : ce sont des films d'endurance. Un jeune orphelin qui court comme un désespéré pour survivre ici et un immigré afghan qui se lance là dans un défi cycliste pour payer les frais d'hôpital de sa femme annoncent le périple homérique du villageois de Makala, qui, saisi par la pauvreté extrême, part de son village pour se rendre dans la ville la plus proche, poussant un vélo précaire surchargé de sacs de charbon.

On est en République démocratique du Congo, au sud du pays, dans la région du Katanga, où naguère la légion sauta (La légion saute sur Kolwezi, de Raoul Coutard, 1980). Pour l'heure, on continue d'y brûler la chandelle par les deux bouts, à l'image de cette famille laborieuse dont on n'a pas souvenir que le film la nomme. Enfants au ventre gonflé, habitat précaire, bouillie de rat à l'occasion en guise de repas. Le père espère néanmoins en des jours meilleurs, grâce, notamment, à l'achat escompté de plaques de tôle pour la construction du toit d'une nouvelle maison, dans la cour de laquelle il rêve avec sa femme de planter des arbres fruitiers. Le film est l'histoire simple, pathétique, extraordinairement concentrée et dilatée à la fois des moyens qu'il met en œuvre pour ce faire.

Découpe d'un arbre gigantesque, brûlage lent du bois dans un monticule de terre, recueil du charbon dans de grands sacs en toile, chargement déraisonnable du vélo qu'on ne peut plus mouvoir qu'à la main, embûches de toutes natures (pentes monstrueuses, racket, trafic routier périlleux) sur le chemin de 50 kilomètres qui le sépare de la ville, perte accidentelle d'une partie de la marchandise, visite rapide à l'une de ses filles confiée à sa tante à l'orée de la ville, négociations au couteau sur les marchés, sous-estimation dramatique du prix réel de la tôle, participation à un office religieux, retour au village. Chaque étape, reliée à l'autre par la tension d'une attente qui engage tant le personnage que le spectateur attaché à ses pas, se révèle en l'espèce fondamentale, vibrante. On est ici quelque part entre Mad Max et le mythe de Sisyphe.

Un Mad Max version africaine, néanmoins confronté au même défi : pénurie de matières premières, combat pour la survie, machine surtrafiquée, engagement physique total. Un Sisyphe qui pousse un vélo en brousse plutôt qu'une pierre sur le flanc d'une montagne, mais qui se heurte dans son effort surhumain à l'inexorable absurdité de l'entreprise. Point commun entre les deux héros, trois si l'on compte le livreur de charbon qui les réincarne en style africain : ils défient la mort et mettent à survivre un point d'honneur en même temps qu'une pêche d'enfer.

La puissance de l'allégorie

Alors, sans doute, l'idée pourra venir à des spectateurs de reprocher certains points à Emmanuel Gras. Le détail scabreux de la souris dans le potage. Le cameraman qui ne pose pas sa caméra pour donner la main au personnage qui manque défaillir dans une côte. Le resserrement extrême de l'action qui empêche de situer le propos dans une perspective plus large et plus intelligible. Le jeu permanent avec la fiction. Tout cela s'entend. On comprendra toutefois que le type de documentaire que pratique Emmanuel Gras ambitionne moins la reproduction mimétique du réel que la vérité et la puissance de l'allégorie.

Programmée pour le film qui va l'enregistrer et la mettre en scène, la course du vendeur de charbon n'en devient pas illégitime pour autant. Elle a bel et bien lieu, sur le modèle des dizaines d'autres qu'a dû effectuer, et qu'effectuera encore, hors caméra, le personnage.

Simplement, cette fois-là, l'homme a poussé sa machine tant pour l'argent du charbon que pour le mythe qui va le cristalliser dans le regard des spectateurs. Ainsi, plongé dans le grand bain du cinématographe, le héros de Makala peut-il s'agréger à l'histoire longue de la représentation filmée qui fait de l'endurance l'un des plus courageux et douloureux apanages des pauvres gens. Makala fait à ce titre partie d'une famille disparate qui, contre toute attente, réunit le néoréaliste Voleur de bicyclette (1948), de Vittorio De Sica, au huis clos hollywoodien, On achève bien les chevaux (1969), de Sydney Pollack.


Paris Match - Karelle Fitoussi
Dans la brousse congolaise, un villageois parti vendre du charbon en ville afin d'offrir un avenir meilleur à sa famille va éprouver sa résistance et sa foi au cours d'un homérique périple à bicyclette... Nommé au prix Louis-Delluc, face à « Barbara », « Carré 35» ou encore «120 battements par minute», et déjà lauréat du grand prix de la Semaine de la critique à Cannes, ce documentaire épique et déchirant du réalisateur de « Bovines » sidère par sa beauté formelle entre road-movie onirique et quête initiatique. Une impressionnante leçon de courage qui jamais ne verse dans le misérabilisme.

Libération - Marcos Uzal
Makala suit, au sens le plus précis du terme, le travail et le cheminement d'un charbonnier congolais, Kabwita Kasongo, pendant qu'il choisit un arbre, l'abat, le découpe, le transforme en charbon (qui, en swahili, se dit makala) dans un four en terre construit par lui, puis empaquetant ce charbon dans des sacs, les attachant sur un vélo et traînant péniblement ce véhicule surchargé sur cinquante kilomètres jusqu'à arriver à Kolwezi (république démocratique du Congo) pour vendre le fruit de son labeur. C'est l'essentiel de ce que montre ce film aussi patient et obstiné que l'homme au quel il est consacré.

Présence.

Emmanuel Gras fait plus que de documenter une réalité extérieure, il accompagne littéralement Kabwita, adopte sa temporalité, marche sur ses pas, éprouve le monde avec lui, dans un effort conjoint. Puisqu'il est un vrai cinéaste, il sublime cette réalité en révélant sa part d'étrangeté, de grandeur ou même de beauté, et il élève son personnage à hauteur de mythe en faisant résonner la condition humaine en ce seul être, sorte de Sisyphe incarné en un miséreux prolétaire africain. Le film n'a cependant rien de forcé, il n'interprète pas, n'esthétise pas la condition de cette population qui se nourrit parfois de rats, ne double le concret d'aucune lecture allégorique.

Au contraire, sa force est de se contenter de voir et d'entendre, mais avec une disponibilité telle que tout s'offre ici à nous avec une intensité extraordinaire : les humains mais aussi les paysages, les éléments, la lumière. Il n'y a pas un plan où l'on ne sente cette présence fusionnelle du cinéaste et la force agissante de son regard, comme rarement dans un documentaire. Le film est traversé par un lyrisme discret, qui souffle notamment dans les nombreux mouvements de caméra.

Dans la très belle séquence où Kabwita abat l'arbre, les plans s'élèvent et tournoient lentement, comme portés par le vent et guidés par les circonvolutions des branches. Plus tard, des travellings fluides le long des routes découlent comme naturellement de la marche du charbonnier lors de son pénible parcours vers la ville. Et lorsque, de nuit, il entre enfin à Kolwezi, le montage s'accélère dans une accumulation de bruits, de lumières électriques, de visages croisés furtivement. Ce lyrisme vibre aussi dans les violoncelles de la musique composée par Gaspar Claus, qui rappelle parfois celle d'Arvo Pärt utilisée par Gus Van Sant dans Gerry. On pense justement à ce film lorsque le cinéaste (qui revendique cette influence) suit la marche fatiguée de Kabwita dans des paysages secs et sous une chaleur hostile, comme une errance qui nous paraît sans fin.

Prédicateur.

C'est l'une des beautés de Makala que de se tenir toujours aux lisières de la fiction, par la force de ce qu'il enregistre et l'inspiration de sa forme. Ce pourrait être aussi un film néoréaliste, un Voleur de bicyclette contemporain. La dernière séquence est une fin parfaite, que bien des scénaristes pourraient envier. On y retrouve Kabwita dans une église, en compagnie d'hommes et de femmes, sûrement ses semblables (tels ceux qu'il a croisés plus tôt sur une route blanche, portant comme lui un vélo surchargé, alors qu'on le croyait unique). Entraînés par les paroles d'un prédicateur, ils prient et chantent, les yeux fermés, comme en transe, et c'est comme si toute la douleur et la détresse de ce peuple, jusqu'ici contenues dans le silence et l'épuisement de Kabwita, s'exprimaient soudain dans un déchirant exutoire. Puis le jour revient et l'homme reprend la route.


Les Echos - Adrien Gombeaud
Quelque part au Congo, un homme abat un arbre. Puis il entreprend de le tronçonner, construit un four, fabrique plusieurs kilos de charbon qu'il entasse dans des sacs. Ensuite, il empile sa marchandise sur une bicyclette. Commence un long voyage. Pendant plus d'une heure et demie, Emmanuel Gras va suivre cette traversée. Sous le soleil, dans les nuages de poussière soulevés par les camions, le jeune homme avance. Kabwita Kasongo laisse derrière lui son épouse et sa fille malade. L'argent du charbon doit payer des médicaments, ainsi qu'un toit de tôle pour une future maison. Pour l'instant, le souffle manque, les muscles brûlent, la sueur aveugle. Il y a la peur des voleurs, le fracas des camions, le désarroi, l'endurance, le garde-barrière qu'il faut soudoyer... et soudain, derrière la colline, jaillit Kolwesi. L'homme n'est pas au bout de ses peines. Autour de lui, ils sont des dizaines à pousser des sacs de charbon...

Lyrique et dépouillé, porté par une partition pour violoncelle, « Makala » est d'abord une oeuvre d'aujourd'hui. En arrachant un instant de vérité à un lointain recoin d'Afrique, Emmanuel Gras relate notre époque. Kabwita Kasongo ne pousse pas simplement un vélo surchargé de charbon. Il nous montre le chemin de tous ses semblables, qui marchent sur les cinq continents et dont le quotidien n'est qu'un long effort. Ces images, à la fois brutales et grandioses, ce corps minuscule qui escalade des paysages gigantesques, nous racontent le travail, l'économie marchande, la difficulté de survivre...
et aussi le courage de rester debout, de résister au poids de la vie. Pourtant, Kabwita Kasongo n'est jamais une victime. Il ne se plaint pas. Il ne revendique rien. Tout son être se concentre sur le vélo qu'il faut pousser, la ville qu'il faut atteindre, le charbon qu'il faut vendre.




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