Un homme intègre

  jeudi 25 Janvier   
20 H 15


Sélection officielle Un certain Regard Festival de Cannes

Montage : Mohammadreza Muini,Meysam Muini
Costumes : Saeed Asadi
Maquillage : Mahmoud Dehghani
Image : Ashkan Ashkani
Musique : Peyman Yazdanian
Coproducteur : Kaveh Farmam,Rozita Hendijania
Scénario, réalisation : Mohammad Rasoulof
Son/mixage : Alireza Avalian
Producteur : Mohammad Rasoulof
Distribution : ARP Sélection

Site officiel


 Avec 

» Reza AKHLAGHIRAD - Reza» SOUDABEH BEIZAEE - Hadis» NASIM ADABI - Mére de l’étudiante
» MISAGH ZARE - Frère de Hadis» ZEINAB SHABANI - L’assistante de Hadis à l’école» ZHILAHILA SHAHI - Femme d’Omid


 Synopsis 

Reza, installé en pleine nature avec sa femme et son fils, mène une vie retirée et se consacre à l'élevage de poissons d'eau douce.
Une compagnie privée qui a des visées sur son terrain est prête à tout pour le contraindre à vendre. Mais peut-on lutter contre la corruption sans se salir les mains ?


 Anecdotes 

BIOGRAPHIE

Mohammad Rasoulof est né à Shiraz en 1972. Il a débuté en jouant au théâtre dès l'âge de neuf ans. Il a ensuite écrit et mis en scène des pièces de théâtre. Il a étudié la sociologie.
L'analyse des questions sociales, et la façon dont l'individu et la société en sont affectés, dans un pays au gouvernement dictatorial, est au coeur de son travail.

Il commence par réaliser des documentaires et des courts métrages. Pour son premier film « Gagooman » (« The Twilight », 2002), il gagne le prix du meilleur film au Fajr Film Festival en Iran, et le prix du meilleur documentaire lors de la 6e cérémonie du Iran Cinema House.

Après les évènements qui ont suivi l'élection présidentielle iranienne en 2009, il est arrêté, avec Jafar Panahi, alors qu'ils étaient en tournage. Durant le procès, il est condamné à six ans de prison (cinq ans pour rassemblement et connivence contre la sécurité nationale, et un an pour propagande contre le régime). En appel, il est acquitté de la première accusation et sa peine est réduite à un an de prison.

En 2011, suite à la sélection de son film « Au revoir » au Festival de Cannes, dans la section un Certain Regard, son interdiction de sortir du pays est levée.
En 2013, suite à la présentation cannoise, dans la même section, du film « Les Manuscrits ne brûlent pas », son passeport et ses biens personnels sont confisqués à l'aéroport de Téhéran. La même année, au Festival de Telluride, il reçoit la médaille d'argent du festival, attribuée également aux frères Coen et à Robert Redford.
Il est aujourd'hui en liberté sous caution.
F ILMOGRAPHIE
2017 Un Homme intègre (Lerd)
2013 Les Manuscrits ne brûlent pas (Dastneveshteha Nemisoozand)
2011 Au revoir (Be Omid e Didar)
2009 The White Meadows (Keshtzar haye sepid)
2005 La Vie sur l'eau (Jazireh Ahani)
2002 The Twilight (Gagooman)
REZA AKHLAGHIRAD
Reza

Reza Akhlaghirad est né à Mashhad en 1977. En 2000, il débute comme comédien de théâtre. Diplômé de l'Université d'Arak en arts dramatiques, sa carrière à la télévision et au cinéma commence comme script, assistant de réalisation et directeur artistique.
SOUDABEH BEIZAEE
Hadis
Soudabeh Beizaee est née à Shiraz en 1982. Elle étudie la littérature et obtient le diplôme de l'Université d'Ahwaz en 2005. Elle a 25 ans quand, découvrant son désir de devenir actrice, elle quitte son emploi et s'inscrit à l'École de théâtre de Samandarian.


 Quelques mots 

MOHAMMAD RASOULOF
Réalisateur - producteur
Note d'intention en tant que réalisateur

«La peur du pouvoir entraîne une identification à ce même pouvoir (qui viole les droits du peuple).»
Ce point de vue du sociologue américain C. Wright Mills décrit parfaitement les principaux personnages de « Un Homme intègre » : un homme et une femme qui, par nécessité, se retirent dans une zone éloignée, vivent de la pisciculture, et finissent par s'identifier à ce même environnement corrompu qu'ils avaient choisi de fuir. Les structures sociales corrompues, au pire, écrasent l'individu, au mieux, font de lui un des maillons de la chaîne de la corruption. Un autre choix est-il possible ?

Note d'intention en tant que producteur

À ce jour, j'ai produit six films dont aucun n'a été projeté en Iran, le pays auquel mes histoires et moi appartenons. Le système de censure a conduit à la fermeture de toutes les salles de cinémas. Les réalisateurs indépendants, c'est-à-dire sans financement de l'État pour leur production, sont perpétuellement en train de chercher un moyen de contourner la censure.

Pour éluder ces interdits écrasants, ils soumettent des scénarios dont les récits se situent à l'intérieur d'un appartement, ou bien ils choisissent un lieu de tournage si éloigné que la production se retrouve hors de la vue des censeurs.

Cependant, toute cette inventivité force souvent à devoir adapter les outils de tournage : utilisation de petites caméras non professionnelles, renonciation à un chef opérateur et à des techniques spécifiques d'éclairage, récits simplifiés à l'extrême...
Dans les films clandestins que j'ai produits, j'ai eu recours à ces stratagèmes tout en essayant toujours de garder la structure narrative intacte jusqu'au montage final, sans que les limitations imposées par la censure ne soient palpables.
Dans le cas de « Un Homme intègre », cependant, de telles précautions étaient impossibles. Ce film ne fut donc pas simple à produire.

Bien qu'il soit interdit de le projeter en Iran, je ne renonce pas à obtenir les autorisations nécessaires et je continue à chercher des façons innovantes de contourner la censure sans nuire à la qualité de mes productions.


 Entretien 

Entretien avec Mohammad Rasoulof

QU' EST-CE QUI VOUS A INPIRÉ CE FILM ?

C'est un souvenir de ma jeunesse, dont j'ai toujours pensé que ce pourrait être un sujet de film. Cela date d'il y a une vingtaine d'années. Je travaillais dur à l'époque pour gagner de quoi vivre. Je produisais des publicités en vidéo. Un soir, j'ai décroché un boulot urgent à faire, avec juste la nuit pour le faire. J'étais épuisé mais j'avais vraiment besoin de cet argent. Il était plus de minuit, je suis monté dans ma voiture pour aller à mon bureau. J'étais presque arrivé quand la police m'a arrêté pour un contrôle de routine. Ils ont vérifié mes papiers. Je n'avais commis aucune irrégularité, mais les policiers ont vu que j'étais pressé, alors ils m'ont gardé là. J'essayais de rester calme. Au bout de dix minutes, je leur ai expliqué ce que je faisais et pourquoi j'étais pressé. Ils n'ont rien voulu entendre. J'ai commencé à monter le ton, à protester. Cela n'a servi à rien. J'étais immobilisé là sans raison. Au bout d'un moment, un des policiers a baissé sa vitre et m'a dit que si je payais quelque chose, je serais libre de partir. Je cherchais comment sortir de cette situation sans payer de pot de vin. Si je ne rejoignais pas vite mon bureau, je risquais de perdre non seulement le boulot que j'avais à faire, mais aussi le client qui me l'avait confié.

J'étais assis dans ma voiture, pendant que les policiers, indifférents, continuaient à surveiller le trafic. J'ai remarqué qu'on n'était pas loin d'un commissariat. J'ai rappelé le policier et lui ai demandé à quel montant il pensait.

Il m'a répondu « Paye ce que tu peux ! ». Il m'a fait comprendre que cette somme serait partagée entre tous les policiers présents. On a fini par se mettre d'accord sur un montant. Je lui ai dit que je n'avais pas cette somme sur moi, qu'il fallait qu'il m'accompagne jusqu'à mon bureau où j'avais de l'argent. Il est alors monté dans ma voiture. Arrivés à mon bureau, il a attendu dans le hall tandis que j'allais chercher l'argent dans une autre pièce. J'en ai profité pour photocopier chaque billet que j'allais lui donner. Je lui ai donné l'enveloppe, je l'ai reconduit à l'endroit du contrôle, et j'ai pu repartir finir mon travail. Mais je ne pouvais pas laisser tomber.

Je suis allé au commissariat, j'ai demandé à voir un policier, je lui ai raconté qu'on m'avait forcé à payer un pot de vin, que je voulais porter plainte. Il m'a demandé quelles preuves j'avais, alors j'ai sorti les photocopies en disant « quand votre patrouille rentrera, regardez les billets qu'ils ont sur eux et vous verrez ». Il m'a regardé, a pris mes photocopies, a appelé un agent et lui a donné l'ordre de me mettre en cellule. J'y ai passé la nuit. Je n'ai été relâché qu'à midi le lendemain...

COMMENT LA CENSURE DANS VOTRE PAYS AFFECTE-T-ELLE VOTRE PROCESSUS CRÉATIF
VOS RELATIONS AVEC LES AUTORITÉ VOUS EMPÊCHENT-ELLES, PAR EXEMPLE, DE CHOISIR VOS COLLABORATEURS ?

On dit souvent que la censure et les limitations qu'elle entraîne stimulent la créativité des artistes. Mais ce n'est pas toujours le cas. Parfois, on atteint un niveau de saturation qui peut conduire au désespoir. Quand l'autorité de censure vous empêche d'être connecté à votre public, il vous faut trouver des approches subtiles, indirectes, et vous devez lutter pour ne pas que cette mise à l'écart vous abatte. Car, à cause de cette absence de connexion avec votre public, votre travail devient quasiment un monologue, puisqu'il n'est plus visible. Cette censure qui vous pousse à la marge, qui crée une image manipulée de vous et de votre travail, altère aussi les sentiments du public. C'est décourageant, mais vous finissez toujours par trouver des gens autour de vous qui cherchent la vérité.
Mon équipe technique est pour l'essentiel restée la même et, après des années de collaboration, il s'est créé entre nous de la compréhension et du respect. Ce qui ne nous empêche pas de rencontrer, durant la production, des problèmes imprévus.
Par exemple, pour ce film, le rôle principal exigeait la présence d'un acteur très solide. Je savais que ce serait un rôle délicat et que la peur du sujet et de la censure en ferait hésiter plus d'un à accepter ce rôle d'un homme qui n'est pas musulman, et dont la religion n'est pas établie. Aucun de mes amis proches n'a voulu le jouer. À la dernière minute, mon assistant a rencontré un acteur très respecté qui a accepté et a débarqué sur le tournage dès le lendemain, prêt à tourner. Juste avant la première prise, nous nous sommes assis tous les deux dans la voiture pour parler du film. Il avait tout compris. Le personnage, les pièges du rôle. Il connaissait des gens qui avaient vécu ce genre de situations. Il avait accepté le rôle pour pouvoir prendre position face à cette injustice. Il a incarné ce personnage avec beaucoup de sérénité, et sans avoir peur.
CE PERSONNAGE ENTRETIENT UN RAPPORT PARADOXAL AVEC L'AUTORITÉ

Ce paradoxe est la conséquence de son sens de la morale, parce que les valeurs sociales qui l'environnent sont en contraste direct avec ses principes moraux. Dans de telles conditions, la structure sociale est comme un bulldozer. Elle avance, quoi qu'il arrive. Si vous n'obéissez pas aux valeurs du système, aussi immoral soit-il, vous êtes considéré comme un marginal et un fauteur de troubles.

COMMENT DÉCRIRIEZ-VOUS LA « COMPAGNIE » DONT ON PARLE DANS LE FILM

C'est une entité dans laquelle la politique, l'argent et le pouvoir sont liés. C'est une puissance qui, de par sa structure, influence toute la vie du village. Elle a bafoué les valeurs sociales, et les habitants, qui la subissent, préfèrent joindre le système dominant, avec l'espoir illusoire qu'ils pourront le transformer de l'intérieur.

EST-CE QUE LES POISSONS ROUGES QUE REZA ÉLÈVE ONT UNE VALEUR EN IRAN ?

Durant les fêtes du Nouvel An, ces poissons symbolisent la vitalité, la chance. Dans le film, j'en ai fait un métier qui me permet d'expliquer un peu le caractère de Reza. Je montre que cet homme ombrageux, fermé, au regard froid, est une âme tendre. Pour moi, il est comme un escargot qui s'est réfugié dans sa coquille.

QUE REPRÉSENTE CETTE CAVE DANS LAQUELLE REZA SE RÉFUGIE POUR ÉCHAPPER AU POIDS DU QUOTIDIEN ?

Reza a abandonné tout espoir que les choses puissent changer, alors cette solitude est une façon de s'exclure momentanément de cette chaîne de corruption qui l'entoure. Dans ces moments où il est seul dans les bains thermaux, il puise du réconfort et la force de continuer. Il boit le vin qu'il a fabriqué, et oublie pour un instant les circonstances de son quotidien.

PARLEZ-NOUS DU COUPLE QU'IL FORME AVEC SON ÉPOUSE, HADIS.

Hadis le soutient. Elle fait tout pour sauver sa famille. C'est une femme forte, maternante. De par son travail de directrice d'école, elle est en contact avec l'extérieur du foyer. Elle comprend la solitude de son mari, mais elle n'est pas comme lui, et succombe plus facilement aux valeurs sociales dominantes. Elle tente d'utiliser ses connections, son pouvoir. Elle essaye de convaincre Reza de faire comme tout le monde, d'acheter les gens, de jouer le jeu de la corruption. Elle comprend Reza, mais elle sait que si elle agit comme lui, toutes les portes leur seront fermées. Je dirais qu'elle est comme un pont entre Reza et la société.

VOYER-VOUS UN RAPPORT ENTRE LE SYSTÈME IRANIEN ET LES VALEURS OCCIDENTALES?

Tous les systèmes d'oppression se ressemblent. Je pense qu'en Iran, aujourd'hui, nombreux sont ceux qui peuvent s'identifier à ce que vécurent les Roumains durant l'ère Ceausescu. Les Roumains souffraient d'une dictature communiste, et l'Iran aujourd'hui souffre du pouvoir religieux qui contrôle le système politique. Dans notre film, Reza souffre de la structure engendrée par ce régime. Une structure dans laquelle la pression sociale punit tous ceux qui ne suivent pas la ligne et les valeurs mises en place. Si vous ne montez pas dans le tank, celui-ci finira par vous rouler dessus.

COMMENT AVEZ-VOUS TRAVAILLÉ LA MISE EN SCÈNE ET LE MONTAGE, AFIN DE DONNER À VOTRE FILM UNE INTENSITÉ DIGNE D'UN THRILLER ?

Je réfléchis au montage dès l'écriture. C'est là que s'établit le rythme interne de la narration. Le chef opérateur intervient très tôt lui aussi, à l'écriture et durant la recherche des décors. Bien sûr, l'histoire impose certaines images, mais c'est à vous de décider comment vous aller raconter et filmer votre histoire. C'est votre goût, votre rythme et votre vision du monde qui déterminent la façon de mettre en scène. Par exemple, lors de l'incendie, je préfère montrer le visage de Reza et ce qu'il ressent plutôt que filmer ce qui brûle devant lui.

QUE NOUS DIT LA SCÈNE FINALE ?

Cela va peut-être vous paraître étonnant, mais à l'écriture, je voulais vraiment finir le film sur une note d'espoir, montrer que, malgré toute l'adversité, la vie reste précieuse et mérite qu'on se batte. Mais mon optimisme n'a pas suffi à calmer la colère de Reza. Visiblement, je pressens une issue violente à la situation sociale actuelle en Iran. L'espoir ne peut pas être une excuse pour ne pas regarder la réalité en face. La séquence finale est donc très importante pour moi. Après l'offre de la Compagnie, Reza est comme une pierre, nu, immobile, accroché à un rocher. Soudain, il se met à trembler.
Il pleure doucement des larmes de honte, et la présence de cette honte en lui me donne de l'espoir.

VOUS AVEZ ÉTÉ CONDAMNÉ EN MÊME TEMPS QUE JAFAR PANAHI À UNE PEINE DE PRISON. VOTRE PEINE A ÉTÉ RÉDUITE À UN AN DE PRISON, MAIS N'A TOUJOURS PAS ÉTÉ EXECUTÉE. REDOUTEZ-VOUS SON EXÉCUTION PROCHAINE?

Le système fonctionne de façon inexplicable. Cette sentence rôde au-dessus de ma tête comme l'épée de Damoclès. On m'a assuré qu'elle serait exécutée. Je pense que ce sont les réactions internationales qui ont permis d'éviter que j'aille en prison. J'ai été libéré sous caution, mais je ne me sens pas libre. Je bénéficie d'un fantôme de liberté. Je vis avec la peur, je suis constamment aux aguets. Chaque fois que je veux quitter le pays, je crains qu'on ne m'en empêche et j'ai peur dès que je reviens. Mais c'est ma vie, et je dois profiter de chaque petite ouverture, chaque interstice pour échapper à la censure et être créatif. Je ne sais pas combien de temps je parviendrai à faire des films. Mais je refuse de perdre espoir. Je vais travailler aussi longtemps que je le pourrai et quand je ne le pourrai plus, au moins je n'aurai pas de regrets. Un artiste parvient toujours à créer. Si on devait m'empêcher de faire des films, je trouverais une autre façon de m'exprimer.

VOYEZ-VOUS DANS LA PRÉSIDENCE DE HASSAN ROUHANI QUELQUES RAISONS D'ESPÉRER ?

Il a quelques idées, mais son incapacité à les mettre en oeuvre vient de ce qu'en Iran, le président n'a aucun pouvoir exécutif. Son gouvernement parle des droits des citoyens, mais n'a pas les moyens d'agir. Le totalitarisme qui règne en Iran est antinomique avec la liberté de parole et de pensée. Mais il y a de l'espoir. Que le système en place le veuille ou non, le changement social finira par venir. Je veux croire qu'à l'avenir, tout sera différent.


 L'avis de la presse 

Libération - Anne Diatkine
Une seringue remplie d'alcool plantée dans la rondeur d'une pastèque en gros plan ouvre Un homme intègre, et l'on croit un instant voir un crâne. Un crâne dans lequel il s'agit à toute force d'instiller qu'il n'y a pas d'autre échappatoire que d'accepter la corruption, les abus de pouvoir sous la fausse piété et le pliage d'échine, obligatoires sous peine d'entrer dans un labyrinthe d'obstacles qui broient ce qu'on est, détruisent notre famille sur plusieurs générations, et ruinent le filet d'espoir que la vie vaut la peine d'être vécue, même sous un régime dictatorial.

Le crâne de cet «homme intègre» est aussi bien celui du cinéaste Mohammad Rasoulof, privé de sa liberté de circuler, un an de prison requis, son passeport confisqué, après la tournée internationale de son film, lauréat du prix Un certain regard au dernier Festival de Cannes, que celui de son personnage masculin, Reza (fantastique Reza Akhlaghirad), qui élève tranquillement des poissons rouges dans un bassin, tandis que Hadis (la non moins parfaite Soudabeh Beizaee), sa femme, se charge d'éduquer des jeunes filles dans le seul lycée de la région. Poissons rouges versus jeunes filles : lesquels sont le plus en danger ?

Nous sommes donc dans une campagne en hiver, loin de tout, en Iran, parmi un couple et leur petit garçon. Reza a décidé qu'il ne se laisserait pas exproprier, qu'il ne céderait pas son terrain à l'obscure compagnie privée qui le vise, quelles que soient les méthodes d'intimidation. Mais voici que ce ferme refus tourne au cauchemar, qu'on empoisonne son eau, que Reza se retrouve englouti dans une marée solide de cadavres de poissons rouges, que les dettes, les hypothèques et les contraventions s'abattent sur lui, que les fausses accusations pleuvent et le conduisent au poste où il doit prouver l'impossible à des policiers eux aussi corrompus et de connivence avec la compagnie, et où une famille pieuse, hypocrite, et sanguinaire - les parents tuent même leurs propres enfants - fait la loi.

Ce qu'il y a de formidable dans Un homme intègre tient dans l'art de l'ellipse. Si tout était dit, le film ploierait sous le poids de la morale, et porterait un regard extérieur sur ses personnages perdus dans un océan d'absurdité. Si on comprenait tout, on s'ennuierait. Or, ce que montre Rasoulof est autant la machinerie inéluctable dès lors que Reza lutte, seul contre le monde qui l'entoure, que la sensation de terreur et de solitude qui l'étreint, et nous avec, et que le film capte, notamment lorsqu'il déguste son alcool de pastèque fait maison, seul dans son trou d'eau chaude naturelle.

Filmer l'intégrité, sa rudesse pierreuse, sans que le personnage se transforme en insipide héraut du bien : tel est l'un des enjeux relevés haut la main par Mohammad Rasoulof. Comme souvent dans les films iraniens, la voiture arrêtée est l'endroit où les personnages peuvent se livrer à des transactions ou discuter sans crainte d'être espionnés.

Et comme souvent dans ce cinéma, les femmes, aussi voilées soient-elles, se trouvent à égalité d'initiative et de responsabilité dans leur couple. Une scène entre toutes : Hadis, expression impassible, obligée de virer une enfant, au motif qu'elle n'est pas musulmane, face à une mère éplorée dont le mari a déjà perdu son emploi pour la même raison. Le nom de cette religion n'est pas mentionné. On est toujours le bourreau de quelqu'un.


Télérama - Samuel Douhaire
Reza, modeste éleveur de pois¬sons rouges, a quitté Téhéran pour s'installer à la ¬campagne avec sa femme, directrice du lycée ¬local, et son jeune fils. Bon mari, bon père, il n'a pas d'autre ambition que de vivre des fruits de son travail. En toute tranquillité, et surtout en toute inté¬grité. Un pot-de-vin versé à son banquier lui permettrait d'alléger ses det¬tes ? Reza préfère payer de lourds agios supplémentaires pour ne pas avoir à se compromettre. Mais sa vie devient un enfer quand la société de distribution d'eau décide de récupérer son terrain. La « Compagnie » fait pression sur le pisciculteur et sa famille. Matériel¬le¬ment, d'abord. Puis physiquement... Reza résiste et, sûr de son bon droit, ne veut rien céder. Au risque de tout perdre...

L'Iranien Mohammad Rasoulof est, lui aussi, un résistant. Et un cinéaste courageux. Au revoir (2011), son deuxième long métrage, était un réqui¬sitoire terrifiant contre la république islamique et ses méthodes de persécution policière — un monde étouf¬fant, mortifère, où le seul espoir était la fuite. Les manuscrits ne brûlent pas (pré¬senté à Un certain regard, au Festival de Cannes 2013, mais inédit en salles) dénonçait avec force la censure politique et, à travers l'histoire d'un dou¬ble complot contre des artistes, la ¬volonté d'élimination des créateurs attachés à la liberté d'expression. Le réalisateur, condamné par un tribunal de Téhéran, sait qu'il peut être ¬envoyé en prison à tout ¬moment (lire ci-contre). Cela ne l'a pas dissuadé de tourner un nouveau brûlot. Un ¬impressionnant thriller social, qui se révèle une charge implacable contre la corruption généralisée au pays des mollahs.

Dans Un homme intègre, tout s'a¬chète — sous le manteau, de préférence —, tout se négocie : un coup de pouce pour qu'une plainte soit traitée en priorité par le juge ; un certificat ¬bidon délivré par un médecin-légiste complaisant... Reza semble le seul à ¬refuser ce système de petits arrangements et de passe-droits où tout le monde est complice. Dans une banque, un guichetier demande, en douce, une grosse somme pour assouplir un découvert. Il n'en touchera lui-même qu'une petite part : il faudra, aussi, graisser la patte du responsable de l'agence et ne pas oublier le directeur régional. Quand le beau-frère de Reza glisse quelques billets aux employés du tribunal pour accélérer sa sortie de prison, il les excuserait presque : « Il faut bien qu'ils vivent. Ils n'ont qu'un ¬salaire de fonctionnaire... »
Dans ce contexte, les intérêts économiques, le pouvoir politique et les interdits religieux se confondent pour mieux contrôler les citoyens. Et ¬exclure tous ceux qui ne rentrent pas dans le rang : les idéalistes comme ¬Reza, ou les non-musulmans refusant de renier leur foi (dans une séquence bouleversante, des parents sont expul¬sés du cimetière où ils voulaient enterrer leur fille lycé¬enne). Désormais, lui explique un de ses amis d'université devenu trader prospère, « ¬l'intelligence sociale » con¬siste, d'abord, « à raser les murs »...

Comme l'avocate d'Au revoir, Reza ¬s'attend toujours à voir débarquer les hommes de main du potentat local pour fouiller ses placards, à la recher¬che d'un indice qui pourrait le fragiliser. Le cinéaste entretient, par sa mise en scène chirurgicale, une tension permanente. S'il abusait auparavant des procédés visuels pour exprimer l'enfermement, il est ici d'une sobriété glaçante. Des aboiements au loin dans la nuit suffisent à créer l'angoisse. Le film devient vite un cauchemar éveillé aux images et aux sons traumatisants : vacarme des corbeaux qui planent au-dessus des étangs, maison en flammes au crépuscule... Et le cauchemar est sans fin : dès que Reza pense avoir résolu un problème, il doit faire face à une nouvelle catastrophe, plus dramatique encore. Son beau-frère l'avait prévenu : « Certains apprennent vite, d'autres moins. Certains trop, d'autres pas assez. » Reza, lui, prendra son temps, mais s'endur¬cira (le regard de son interprète, Reza Akhlaghirad, impressionnant de colère rentrée, deviendra de plus en plus inquié¬tant). A son tour, il ourdira une machination machiavélique...

Et quelle ironie ! Voilà l'homme ¬intègre salué, récompensé pour son intransigeance par ce système corrupteur qu'il a tant combattu... et dont il pour¬rait, s'il le souhaitait, devenir l'un des rouages interchangeables. Terrible morale, pessimiste et rageuse, de ce grand film.


Le Figaroscope - Etienne Sorin
Le cinéaste iranien Mohammad Rasoulof montre son pays comme un système mafieux. Un grand film, Prix un Certain Regard à Cannes.

Les censeurs iraniens savent regarder les films. Ils ont tout compris à Un homme intègre , terrible et remarquable dernier long-métrage de Mohammad Rasoulof. Ils ont vu la critique d'une société gangrenée par la corruption, d'un régime totalitaire hypocrite et irrespirable. Le 16 septembre, à l'aéroport de Téhéran, de retour chez lui après une tournée internationale, Rasoulof s'est vu confisquer son passeport et interdire de circuler librement par les Renseignements des gardiens de la Révolution.

Deux chefs d'accusation pèsent contre lui: atteinte à la sécurité et propagande contre le régime. Il encourt sept ans de prison. Pourtant, Rasoulof n'a pas tourné Un homme intègre clandestinement, contrairement à son précédent film, Les manuscrits ne brûlent pas. Il a profité d'une faille, de l'incohérence du système. Il a aussi beaucoup rusé et a brouillé les pistes pour signer l'un des meilleurs films du dernier Festival de Cannes où il a obtenu le prix Un certain regard - il méritait d'être en compétition.

Reza vit à la campagne avec sa femme et son fils. Il a un élevage de poissons d'eau douce. Il est sombre, comme quelqu'un qui a déjà mené et perdu bien des combats. Il veut vivre en paix. Mais une compagnie privée a des vues sur son terrain. Police, banque, mafia... Reza va devoir se salir les mains. En Iran, on est soit corrupteur, soit corrompu. Pire, on est les deux à la fois. Pas d'échappatoire, nous dit Rasoulof dans ce thriller kafkaïen saisissant.


La Croix - Jean-Claude Raspiengeas
Venu de Téhéran pour s'installer à la campagne avec sa femme, directrice de collège, et leur fils, Reza vit, modestement, de son élevage de poissons rouges. Une compagnie privée, qui veut s'approprier son terrain, commence à l'étrangler financièrement, avant de passer aux voies de fait. Reza pourrait s'en sortir s'il consentait à fournir sa dîme au puissant qui a juré sa ruine. Mais Reza, « l'homme intègre », ne cède rien, au risque de tout perdre...

En Iran, dit ce film, réquisitoire implacable et chronique dramatique, il n'existe guère d'autre voie que d'être oppresseur ou opprimé. « On peut toujours en chercher d'autres, estime le cinéaste, mais elles sont coûteuses et difficiles à vivre. Refuser d'être un maillon de cette chaîne de la corruption vous expose à vous retrouver seul et à devenir un marginal. »

Un cinéaste en sursis

Mohammad Rasoulof est un cinéaste en sursis, incertain du sort qui peut lui être réservé. Arrêté en 2009, avec son confrère Jafar Panahi, condamné à six ans de prison, peine réduite en appel à un an de réclusion, il a été libéré sous caution, à son retour du Festival de Cannes 2013, où il avait présenté Les Manuscrits ne brûlent pas, son passeport et ses biens personnels ont été confisqués. « J'ai fait le choix de tourner ce film contre l'avis des autorités. Ce choix égoïste n'a fait qu'aggraver les conséquences pour ma famille », reconnaît-il.

Et pourtant, malgré cette épée de Damoclès, Mohammad Rasoulof s'entête à écrire et tourner. Quand les autorités, qui pourtant ne souhaitent pas donner l'image d'un pays qui réprime ses artistes, ont opposé leur veto au scénario de ce qui va devenir Un homme intègre, le cinéaste a menacé de partir à l'étranger. De là, son propos, a-t-il prévenu, serait encore plus virulent. « J'étais prêt à être arrêté et emprisonné. Finalement, le bureau de la censure m'a juste demandé de faire un film optimiste. Je crois, dit-il avec un brin de malice, que c'est le cas, non? »

« Le changement est inévitable »
Mohammad Rasoulof a été tenté d'y ajouter quelques séquences pour décrire la déréliction de sa propre situation. « La censure m'a convoqué avant le Festival de Cannes pour me demander de supprimer une quinzaine de points délicats dans mon film. J'aurais bien aimé leur donner satisfaction pour être enfin tranquille mais je n'ai pas pu renoncer à ma vision. Le système a inculqué le recours à la corruption comme un élément de la culture commune de ce pays. Nous sommes tous impliqués. Tout le monde se résigne. Moi-même qui m'efforce d'être un homme honnête, je m'y soumets pour décrocher une autorisation de tournage... Comment faire autrement? soupire-t-il.




Association IRIS – Saison 2018-2019
www.cine-iris.com - contact@cine-iris.com
Programmation et animation des films du jeudi soir (projections en V.O)
Festival 'Faites des courts'- ciné goûter/pizza pour les enfants
Un projet « Autour de l'animation » - Partenariat avec d'autres associations
Merci à tous pour votre soutien.
Evenements
Ciné goûter
liens
Galerie de photos
Programmes
Archives
Qui sommes nous ?
Contacts