Mektoub my love: canto uno

  jeudi 03 Mai   
20 H 30



Réalisation : Abdellatif Kechiche
Scénario : Abdellatif Kechiche,Ghalya Lacroix
Montage : Maria Gimenez Cavallo,Nathanaëlle Gerbeaux
Décors : Michelangelo Gionti,Michel Charvaz
Image : Marco Graziaplena
Production : QUAT'SOUS FILMS
Son : Hugo Rossi
Producteur associé : Ricardo Marchegiani
Produit par : Abdellatif Kechiche
Librment inspiré de La Blessure la vraie : François Bégaudeau
Distribution : Pathé Distribution

Site officiel


 Avec 

» Shaïn BOUMEDINE - Amin» Ophélie BAU - Ophélie» Salim KECHIOUCHE - Tony
» Lou LUTTIAU - Céline» Alexia CHARDARD - Charlotte» Hafsia Herzi - Camelia
» Kamel SAADI - Kamel» Delinda KECHICHE - Mère d'Amin


 Synopsis 

Sète, 1994. Amin, apprenti scénariste installé à Paris, retourne un été dans sa ville natale, pour retrouver famille et amis d'enfance. Accompagné de son cousin Tony et de sa meilleure amie Ophélie, Amin passe son temps entre le restaurant de spécialités tunisiennes tenu par ses parents, les bars de quartier, et la plage fréquentée par les filles en vacances. Fasciné par les nombreuses figures féminines qui l'entourent, Amin reste en retrait et contemple ces sirènes de l'été, contrairement à son cousin qui se jette dans l'ivresse des corps. Mais quand vient le temps d'aimer, seul le destin - le mektoub - peut décider.


 Entretien 

ENTRETIEN AVEC ABDELLATIF KECHICHE

Depuis quand aviez-vous l'idée de ce film en tête ?

J'ai écrit une première adaptation du livre de François Bégaudeau en 2010, juste après VÉNUS NOIRE. Le projet est tombé à l'eau, je suis passé à LA VIE D'ADÈLE, dont j'ai réalisé les chapitres 1 et 2, sans pouvoir ensuite réaliser les 3 et 4, comme je l'espérais. En réalité, depuis très longtemps, en tout cas bien avant ADÈLE, je rêvais de trouver un personnage et son interprète, que je suivrais sur plusieurs films. J'en ai eu envie avec le roman graphique de Julie Maroh, Le bleu est une couleur chaude, et j'ai pensé qu'avec Adèle Exarchopoulos ce serait possible et puis, il s'est passé ce qui s'est passé, sur lequel il n'y a pas à revenir. J'avais en tête, et j'ai toujours en tête ce qui serait une sorte d'équivalent cinématographique de La Comédie humaine. Toutes proportions gardées, bien sûr, et je ne me compare certes pas à Balzac, mais enfin, ce serait quelque chose comme « ma Comédie humaine ». Ce désir ne m'a jamais quitté et le livre de François l'a, d'une certaine manière, réactivé. J'aime beaucoup l'idée de donner vie à un personnage qui, au départ, ne m'appartient pas, puis d'imaginer tout ce qui pourrait lui arriver au fil des années. Dans La Blessure, la vraie, les possibles sont si nombreux que deux films de trois heures chacun pourraient prétendre en exprimer tout au plus que le tiers, et après avoir rencontré Shaïn Boumédine, qui allait interpréter Amin, j'ai songé à une suite. Plusieurs suites, en fait, car si ce qui constituera le deuxième volet de MEKTOUB, MY LOVE est déjà filmé et en grande partie monté, j'aurais envie de réaliser dix autres films avec Shaïn dans le rôle d'Amin, que l'on suivra ainsi jusqu'à l'âge de 45 ans.

Comment avez-vous rencontré Shaïn Boumedine ?

Il s'était présenté pour une figuration. Il a une telle présence, il met une telle intensité dans chaque geste, dans chaque regard... Il possède en lui quelque chose de profondément romantique. J'ai pensé au Frédéric Moreau de L'Éducation sentimentale, au Lucien des Illusions perdues...
Voilà, j'ai déjà fait deux films avec lui, au moins. Parce que, pour les autres, on ne peut jamais savoir, on n'est jamais sûr de rien. J'ai envie de garder les personnages, de leur donner de nouvelles chances, de les suivre, de leur offrir les histoires que peut-être ils n'ont pas eu le temps de vivre dans le roman ou dans les deux premiers films... J'éprouvais aussi le désir de sortir des sentiers battus de la narration, ce n'est pas nouveau, et j'avais déjà essayé de dévier, sans y réussir vraiment, mais je pense que ce désir s'est trouvé augmenté, revitalisé par ma propre morosité, par le souhait de m'évader d'un monde qui fait peser sur nous comme une chape de plomb. J'avais envie de retrouver une forme d'allégresse perdue, d'être d'emblée dans cette liberté-là, celle des corps, de la lumière, de la musique, des mouvements, ceux des personnages et ceux du cadre, sans forcément vouloir accrocher le spectateur à une narration.

Le film s'ouvre sur deux citations, l'une venue de l'évangile selon Saint-Jean et l'autre du Coran, qui porte la lumière...

L'essentiel pour nous était que le spectateur se sente bien dans cette lumière sur laquelle nous avons travaillé si longtemps. Nous avons essayé toutes les caméras, fait fabriquer des objectifs spéciaux... Il se peut que, sur mes précédents films, j'ai été frustré de ne pas travailler à fond la lumière, par manque de temps. Dans ce film, elle est la protagoniste essentiel, celui par qui tout arrive, qui rend tout possible. Nous avons changé de décor pour trouver la bonne lumière, passant pour une même scène d'une plage de Sète à une autre d'Espagne, sans que le spectateur s'en aperçoive... Marco Graziaplena, le directeur de la photo, a fait un travail magnifique.

Est-ce parce qu'alors la liberté avait un autre sens, que le film est situé en 1994 ?

Une certaine douceur de vivre a disparu depuis. On peut penser que c'est l'âge, qui conduit immanquablement à une forme de mélancolie, ou que chaque siècle a autant de mal à se terminer que le suivant a de difficultés à commencer, mais il est évident que la notion même de liberté a changé. Tous ces événements épouvantables qui se sont produits ici et là ont tout bouleversé. Les terrasses de café, que j'aime plus que tout, ne sont plus les mêmes désormais. Les aéroports non plus. Autrefois, vous pouviez monter dans un avion facilement, aujourd'hui c'est devenu une épreuve. Une des conséquences essentielles de tout cela est qu'il est impossible de considérer les gens comme avant : nous sommes dans un monde qui enferme, qui étouffe. Le film veut constituer une réponse à cette sensation d'étouffement. Je n'ai pas oublié qu'en 1994 il y avait eu déjà, trois ans auparavant, la 1ère Guerre du Golfe, mais enfin, pourtant, il y avait alors des moments d'utopie et la conviction que le monde irait de mieux en mieux. Il semble qu'aujourd'hui nous sommes partis dans l'autre sens, après que nous ayons vécu des événements traumatisants et connu des avancées technologiques dont nous ne savons pas toujours bien que faire. En 1994, il y avait un vivre ensemble auquel on croyait.

Que Amin écrive des scénarios et rêve de réaliser des films le rapproche encore de celui que vous étiez. Y avez-vous songé ?

Comme François Bégaudeau, j'ai eu envie de donner à cette histoire une dimension autobiographique. Mais pour moi comme pour lui (je crois), cette coloration est un peu faussement autobiographique. Le personnage d'Amin représente peut-être une sorte d'idéal de celui que nous aurions voulu être, il a beaucoup des qualités que je souhaite montrer. Et là encore, Amin est inséparable de Shaïn, qui me fait beaucoup penser à Montgomery Clift, il a la même innocence, il promène sur le monde le même regard étonné.

Le personnage d'Amin et le cinéaste que vous êtes se rencontrent notamment dans la longue scène des agneaux. En ceci que vous deux attendez que se produise cette naissance qui dépend en rien de vous, lui pour photographier et vous pour filmer...

Et en plus, il n'y a pas une, mais deux naissances ! Je voulais montrer le personnage dans son aspiration à capter la beauté de l'instant, et ce qu'il y a derrière, le miracle de la vie et le miracle du cinéma, qui précisément permet de saisir cette vie et de l'offrir en partage. Et puis, il y a cet autre miracle, celui des rencontres. Rencontres avec des êtres qui me renversent, dont je deviens le prisonnier, car oui, je suis prisonnier de cet acteur et de ces actrices, tous extraordinaires. Toutes ces petites merveilles... Je pourrais parler de chacun d'eux pendant des heures, ce sont de grandes rencontres, je sais que j'ai eu une chance insensée de tomber sur eux, des perles rares. Peut-être qu'inconsciemment c'est pour le désir toujours renouvelé de ces rencontres que je fais des films.

Il y a quelque chose de magique qui opère dans ces moments là. En général, dès la première rencontre je ressens comme une grâce particulière. Je ne saurai trop bien l'expliquer, mais c'est comme une évidence. Et à chaque nouveau projet, j'ai peur de ne pas trouver, c'est un vrai cauchemar, je me dis qu'il n'y a qu'une Sara Forestier, une Hafsia Herzi, une Adèle Exarchopoulos.
Et puis, Ophélie Bau apparaît, et c'est un nouveau miracle. Sur ce film j'ai été servi en miracles : Shaïn, Salim, Lou, Alexia... Ils ont tous été incroyables. J'ai tenté de capter en chacun sa grâce particulière, comme un cadeau que je reçois à chaque fois... Alors, oui, je peux encore croire aux miracles !

Au milieu de ces perles, il y a aussi Hafsia Herzi que La Graine et le Mulet avait révélée, il y a dix ans...

Hafsia a gardé intact son plaisir de jouer, le désir, la capacité de lâcher prise. Elle diffuse une énergie folle qui se communique à tout le monde sur le plateau, une belle générosité. Elle est hypnotisante et elle atteint un tel degré de vrai dans son jeu. Ce sont les actrices et les acteurs qui me donnent la force, ce sont eux qui me font avancer dans ma quête de vérité.


 L'avis de la presse 

Première - Frédéric Foubert
Alors que l'internationale cinéphile, prise dans les remous du mouvement #MeToo, s'interroge aujourd'hui plus que jamais sur le « male gaze » (Ce « regard masculin » qui oriente et façonne les films depuis l'invention du 7e art), Mektoub My Love arrive à point nommé pour rendre le débat un peu plus brûlant encore. À la Mostra de Venise déjà, en septembre dernier, on sentait les critiques anglo-saxons un peu gênés aux entournures par la façon dont le film regarde ses actrices (ses acteurs aussi, mais surtout ses actrices) sous toutes les coutures, amoureusement, frénétiquement, dans une sorte d'affolement érotomane débridé. Pas besoin de revoir de vieux Hitchcock, Truffaut ou Tarantino pour s'interroger sur la façon dont les hommes filment les femmes, sur ce que les réalisateurs exigent, sur la part d'abandon et de pouvoir mêlés qui constitue le métier de comédien(ne) : Mektoub déboule pour résumer et circonscrire à lui tout seul le débat. Car le male gaze n'est pas seulement la manière du film, c'est aussi son sujet.

ALTER EGO. Le nouveau film de Kechiche raconte l'été désœuvré d'un jeune mec beau comme un dieu, à Sète, en 1994. Il ne faut pas longtemps pour identifier Amin comme un alter ego du réalisateur. C'est un garçon sensible et délicat, qui s'intéresse au cinéma et à la photo, passe des après-midi les volets fermés devant des films d'Alexandre Dovjenko. Il aime aussi regarder les filles bronzer sur la plage le jour et danser en boîte la nuit, observer ses cousins et ses potes les draguer, les vieux tontons libidineux les importuner. L'alcool couler à flots, les cœurs se briser, les mecs devenir fous de désir, et les filles en retour affirmer leur pouvoir, leur volupté, leur liberté. Amin désire aussi, mais il est toujours en retrait, discret, un peu vampire, sans doute puceau. Il préfère mater de loin, à travers un objectif. Il est le cinéaste embarqué à l'intérieur même du film, celui qui justifie que la caméra s'attarde aussi longuement, lourdement sur le corps des filles. Le regard de Kechiche est insistant. Parfois limite. Mais c'est manifestement le prix à payer pour arriver à l'état de transe recherché, l'extase sensorielle obtenue à coups d'exagérations (la durée des scènes, la banalité quotidienne des dialogues, la redondance des situations, le défilé de femmes callipyges) et censée nous permettre d'accéder à une vérité supérieure, presque un état mystique. Au cœur du film, une longue séquence à la fois éreintante et superbe fonctionne comme un plaidoyer pro domo, un discours de la méthode : Amin est déterminé à prendre en photo une brebis à l'instant où elle met bas. Comme Kechiche, l'apprenti artiste veut capter le moment précis du surgissement de la vie. Alors c'est long, dérangeant (regard face caméra de la brebis qui se demande ce qu'on fout là !) puis bouleversant (le soir tombe, l'agneau naît, on en pleurerait).

Après Adèle. Débraillé, hirsute, interminable, sans épine dorsale autre que le temps qui s'écoule, comme il s'écoule quand on a 18 ans et la vie devant soi, Mektoub My Love ressemble à ces films que les grands cinéastes tournent après avoir signé un chef-d'œuvre officiel et reçu tous les honneurs, quand ils radicalisent leur démarche et deviennent les empereurs tout-puissants du système autarcique qu'ils ont bâti. Que faire après le triomphe de La Vie d'Adèle ? Kechiche décide de dégraisser, se débarrasse du filtre social qui aiguillait Adèle ou La Graine et le Mulet, de la rage politique qui propulsait Vénus noire. La société est là, bien sûr, le monde aussi, Hafsia Herzi raconte un voyage en Tunisie, comme à Nice, qu'on ne drague pas à Sète comme à Nice, qu'on ne fait pas la fête chez les prolos comme chez les bourgeois ... Mais tout est réduit à sa plus simple expression, comme dans un geste pointilliste. Les premiers plans du film suffisent à définir un monde : deux citations (l'une du Coran, l'autre de Saint-Jean) célébrant la lumière, la mobylette d'un restaurant de couscous à l'arrière-plan, un couple qui baise bruyamment . On pourrait être chez Rohmer ou chez un épigone de Pialat. Mais les manières chamaniques de Kechiche transcendent ici toute la tradition de récit d'apprentissage à la française pour aboutir à une matière abrasive, ardente, presque délirante dans sa célébration frénétique du sexe et de la vie. L'été est chaud, les filles sont belles, le soleil écrase tout. Et le cinéma de Kechiche est à poil, sublime.


Libération - Luc Chessel
Tout ce que vous lirez sur Mektoub, my love : Canto Uno d'Abdellatif Kechiche évoquera la légèreté et la langueur, les baignades, la danse et les amours d'été, le désir solaire de filmer les corps : ici promise et soudain offerte, quelque chose comme la vie elle-même ou sa lumière, splendide à force d'être insignifiante. Ce n'est pas faux : quelque chose ici enivre et emporte plus que d'habitude, ou autrement (plus que d'habitude chez Kechiche, autrement qu'ailleurs). Le film se donne des éléments de départ, qu'il semble laisser agir librement, entre eux et les uns sur les autres, observant ce qui a lieu, accueillant aussi ce qui n'a pas lieu, qui reste sur le bord.

Soit une date, annoncée au début : 1994, assez récente pour être imperceptible, assez lointaine pour être nostalgique. Quelques lieux : la plage de Sète, un restaurant familial tout proche, un bar, une boîte de nuit, une ou deux chambres, deux ou trois rues. Et quelques personnages : le jeune Amin, qui revient de Paris pour passer l'été dans sa famille, et son cousin Tony qui vit une histoire secrète avec leur amie d'enfance, Ophélie. Trio central auquel le film, qui ne cesse de se décentrer pour mieux l'encercler, adjoindra entre autres Céline et Charlotte, deux filles rencontrées à la plage, et la mère d'Amin, ses tantes et ses cousins - l'entourage qui parle, qui voit et qui sait.

Car si Mektoub, my love (premier volet d'une série supposée, lire ci-contre) raconte quand même une histoire, ou fomente une intrigue, c'est celle d'un secret qui n'en est pas un. Il nous est révélé au tout début du film, avant même que nous soyons présentés à ceux qu'il concerne, et frontalement, par une longue scène de sexe entre les amants, qu'Amin surprend au travers d'une jalousie. Tous les personnages naîtront progressivement de ce secret si tôt éventé, et non l'inverse, acteurs et spectateurs d'une intrigue qui n'avance ni ne se résout, qui est sans avenir et sans espoir, que tout le monde sait et dont tout le monde parle. On a tout vu dès le départ, et tout est dit (par Ophélie à Amin). Les quelque trois heures qui suivront cette révélation ne feront que la prolonger ou l'obscurcir, ou bien glosant à l'infini (les conversations sur l'amour sont des délires interprétatifs) ou bien la mettant en scène dans des situations publiques périlleuses (dans tous les lieux, devant tous les personnages) où l'enjeu n'est jamais que ça se sache ou pas, mais qu'on ne sache pas que ça se sait.

Connue pour ses délicates performances d'actrice (notamment chez Noah Baumbach, de Greenberg à Frances Ha), Greta Gerwig passe à la réalisation avec la même grâce, la même sensibilité fantasque. Chronique plus ou moins autobiographique d'une dernière année de lycée, en équilibre fragile entre les vestiges de l'enfance et les promesses de l'âge adulte, le film embrasse tout avec la même tendresse railleuse, la même lucidité enchantée. Lady Bird s'impose d'emblée comme l'une des adolescentes les plus attachantes du cinéma de ces dernières années.

L'imagination en surchauffe, le verbe agile et la psyché en désordre, cette mouflette d'aujourd'hui (ou plutôt d'hier soir, le film se situant en 2002, dans l'Amérique inquiète de l'après-11 Septembre) réussit l'exploit d'être très singulière, tout en exprimant une crise de croissance universelle. Les dialogues sont malins, inspirés, jamais trop écrits, et l'actrice Saoirse Ronan fait des étincelles. Elle habite son personnage avec une énergie vitale, un humour, une vulnérabilité qui éclairent chaque aspect de son quotidien.

Son entourage est tout aussi vivant et touchant, à commencer par la meilleure copine ou les petits amoureux, travaillés par leurs propres rêves — le premier n'ose pas s'avouer gay, le second se prend pour un poète beatnik, avec l'arrogante naïveté de la jeunesse. Et, derrière ces aventures faussement banales et vraiment justes, la cinéaste distille une secrète mélancolie, de celles qui accompagnent la fin d'une période, la mutation inévitable d'une famille et d'une relation filiale : dans son rôle de mère aimante et horripilée, Laurie Metcalf est inoubliable, comme le reste de la distribution. Ce récit d'apprentissage est si habité, si bien ancré dans son contexte, son milieu, son époque, qu'il dépasse le simple portrait féminin pour devenir un grand et beau film choral.

Dès lors, on voit que le grand dispositif de liberté totale que le film met en place (plutôt qu'«en scène», car Kechiche, cinéaste de son temps, est un metteur en place, tournant à cinq caméras autour des corps disposés et lâchés dans l'espace, leur laissant tout le temps d'oublier le regard qui ne perd pas une miette de leur petit jeu, et traque le naturel partout où il s'oublie) est une machine à produire de l'insu, à retrouver du secret là où il est partout étalé, visible. Ils sont filmés à leur insu, moins celui des acteurs que celui des personnages, admirables et qui savent ce qu'ils sont en train de vivre. Ils le savent mieux que le film, qui cherche sur eux les indices d'un autre secret, qui est peut-être celui du titre. Mektoub, ce qui est écrit. Tout le cinéma français a été cette tension entre deux tendances indémêlables : le film comme conflit entre le destin et la vie, entre la totalité écrite et ce qui, dans les plans, lui échappe (cruauté de la «mise en scène», qui a tant fasciné les Français dans le cinéma américain ou russe) ; et le film comme accord entre la vie et la forme, qui l'accompagne sous les espèces du désir (fluidité de la mise en place, à quoi tendraient ceux qu'on cite toujours, les pourtant cruels Renoir ou Pialat, my love).

Mektoub, my love ne résout pas cette question, lui trouve une non-solution provisoire (on appelle ça un film). L'envoyé spécial de Libération à la Mostra de Venise, où le film fut dévoilé, avait raison de dire que celui-ci a beau être nettement, autobiographiquement, du point de vue d'Amin (l'apprenti scénariste et apprenti voyeur, cherchant ce qui est écrit et ce qui est visible à l'insu des autres), Kechiche est aussi bien Tony le séducteur, qui veut être d'accord avec la vie (joué par son presque homonyme le grand Kechiouche).
Les deux partagent le même secret éventé, à longueur de plans de fesses que leurs contempteurs ont tort de trouver gratuits : c'est que pour Kechiche, le monde tourne autour du cul des femmes, sinon du cul tout court. Or le mauvais sexe de la Vie d'Adèle, s'est transfiguré en autre chose de plus léger, il n'a plus rien d'un secret tu, ni d'un destin écrit. On en parle.
Serait-ce parce que Kechiche est aussi, et pour une fois, Ophélie : amoureuse et calculatrice, qui échappe à Amin comme à Tony, au destin comme au désir, au conflit comme à l'accord, et tout compte fait indifférente au secret comme au cul ?


L'Humanité - Dominique Widemann
Mektoub, My Love, c'est le premier chant d'une énergie cinématographique qui vous emporte. Trois heures de la chronique efflorescente d'un été de jeunesse. Les libres épanchements se déversent sous le contrôle de la maîtrise artistique. Travail des multiples sons et musiques, interprètes éblouissants, lumières, jeux des mots et des caméras, tout est fraîcheur dans cette nouvelle métamorphose du cinéma d'Abdellatif Kechiche. Métamorphose propice à revitaliser ses propres rythmes internes. Le champ des possibles représentations de l'énergie vitale mentionnée s'accroît. Le désir triomphe en tant que biais majeur des questionnements déjà à l'œuvre dans ses films précédents. Jusqu'au plus récent, la Vie d'Adèle. Le cinéaste s'emploie à le recueillir dans sa quintessence par ce qui en est éprouvé. La valeur de la composition égale celle du thème. Le sujet pourrait en être le film à faire en vue de capter la vie.

Dans la séquence initiale, la course d'un jeune homme à vélo semble hissée au-dessus de la route par la double élévation de nappes de musique classique et du soleil qui le nimbe en gloire. Il est beau à sourire. Août 1994. Amin (Shaïn Boumedine) revient à Sète, sa ville d'enfance où vit sa famille. Il y retrouve une bande amicale, garçons et filles, qui s'augmentera de quelques passagères. Parvenu aux abords de la maison de son amie Ophélie, à laquelle il rend une visite imprévue, Amin remarque la Mobylette de son cousin Tony, révélation du probable coup de canif que plante Ophélie dans l'engagement qui la lie à un fiancé militaire exilé sur son porte-avions. La guerre du Golfe inquiète de loin, salissure de pétrole dans le ressac. Tapi contre la fenêtre, Amin épie les ébats des deux jeunes gens. Depuis son regard nous parviennent la montée de la jouissance et son aboutissement. La jouissance aussi de filmer les glissements et enchâssements des corps, imprégnés d'une atmosphère joyeuse et passionnée. À Paris, Amin a renoncé à ses études de médecine au profit de la photographie et d'une ébauche de scénario. Sa position de voyeur le positionne à la fois en alter ego du réalisateur et vecteur des variations de distance aux yeux du spectateur. Voyeur actif qui ne souille ni ne nuit, mais dont la présence devient condition du spectacle. Il reçoit l'offrande. Son charme lui vaudra des avances, gentiment écartées. Tony envolé en douce, restent Amin et Ophélie dans la cuisine de la belle. L'espace est envahi de la densité qui conjugue plaisir des retrouvailles, embarras vite débarrassé et les éclats d'une tension érotique mutuelle troublée d'incertitudes. Abdellatif Kechiche amène, tel Manet, un nouveau modèle de son Olympia. L'entreprise dépasse la picturalité par tous les mouvements, dont Ophélie (Ophélie Bau) qui virevolte dans ses courbes aux angles des cadres serrés. Leurs échanges traceront plusieurs lignes de suite.

On flirte, on rit, on danse en transe...

Comme chez Jean Renoir ou Jacques Rozier, une jeunesse populaire, donc composite, va exister d'elle-même, a mille lieues des outils sociologiques. Filles et garçons, quelques adultes affiliés, feront un temps rivage commun. On plongera parmi eux pleine peau. Sur la plage, dans les bars, les boîtes, le restaurant de cuisine tunisienne où s'affairent les mères d'Amin et de Tony, on drague, on flirte, on commente sans fin, on rit, on danse en transe. Les coups de cœur n'ignorent pas la mélancolie. On lève les verres au-dessus de la fumée où s'évaporent les brouillards de larmes. En reprise d'Adèle qui se régalait de livres et de bolognaises, on mange les meilleures pâtes du monde dans du carton en se léchant les doigts. Le sentiment amoureux se hasarde en récits qui parfois s'envasent sous leur écume, étoiles de mer aux insaisissables trajectoires. Seules comptent la vérité des êtres et les forces créatrices les mieux aptes à en restituer la perception. Amin, modeste et obstiné, se tient à leur affût. En témoigne une longue et bouleversante séquence d'agnelage photographiée par le jeune homme aux aguets dans le refuge obscur que se ménagent au dernier moment les brebis gravides. D'autres séquences trouvent leur juste durée. Elles peuvent basculer au plan suivant, conformes à la chronologie circulaire des activités estivales. Quelquefois, elles sont tranchées net comme à fin d'élagage. Achèvements ou pousses futures. On découvre de magnifiques comédiens qui ne l'étaient pas hier. Hafsia Herzi est de retour, dix ans après la Graine et le mulet, en jeune tante indulgente et drôle. L'intérêt n'est pas dispersé. Les émancipations se transmettent par voix de mères. Et de cinéma.


Télérama - Jacques Morice
Frénésie, excitation, ivresse. Depuis longtemps, on n'avait vu à l'écran un tel tourbillon des sens. On est en 1994, au bord de la mer, à Sète. C'est le plein été. Un groupe de filles et de garçons s'éclatent à la plage, dans les bars, en boîte. Ils ont 20 ans, viennent d'un peu partout, Paris, Nice, la Tunisie. Certains travaillent dans le coin, d'autres sont en vacances. Des couples se forment, se déforment, la jalousie s'insinue. Charlotte, la brune, tombe amoureuse et souffre, tandis que sa copine, Céline, la blonde, elle, goûte à tous les plaisirs, passe sans souci d'un garçon à une fille.

Le Nouvel Observateur - Nicolas Schaller
Le soleil brûle l'image et caresse les corps. C'est une chronique de vacances (seul lien direct avec "la Blessure, la vraie", le roman de François Bégaudeau dont le film est inspiré), qui dure près de trois heures et s'ouvre sur deux citations, de la Bible et du Coran. Du Kechiche, quoi! Ça tchatche, ça danse, ça palpite. Les scènes s'étirent, épuisent, étourdissent. Mais son cinéma n'a jamais paru aussi léger, relâché, au point de trouver certains moments, certains interprètes à côté. Un moindre mal.

"Mektoub My Love. Canto uno", marivaudage aoûtien, prend le contre-pied de "la Vie d'Adèle", ce drame du premier amour courant sur plusieurs années. Il pourrait même en être un contrechamp, dont le lien serait Salim Kechiouche, qui séduit Adèle à la fin du précédent et incarne ici Tony, le cousin volage d'Amin. Lequel Amin (Shaïn Boumedine), monté à Paris pour écrire des scénarios, retrouve les siens à Sète durant l'été 1994.
Plus qu'il n'y prend part, Amin observe la ronde estivale de drague, de désirs et de jalousies post-adolescents. Une fille le convoite, il la fait languir ou lui propose de la prendre en photo. Amin est une projection de Kechiche jeune, et le film, son plus intime. Le Pagnol de la communauté maghrébine y assume ses marottes – des spaghettis, ce plat du peuple qu'on mange à pleine bouche, au dédain pour la petite-bourgeoise pimbêche (hier, Léa Seydoux dans "la Vie d'Adèle", ici, Lou Luttiau et son personnage d'allumeuse qui s'encanaille chez les beurs) –, mais aussi ses penchants personnels. D'où la passivité d'Amin, son idéalisme amoureux et sa scopophilie, sources de frustration pour le spectateur.

Ce n'est pas un hasard si la seule scène de sexe, extraconjugale, intervient au tout début. D'un réalisme torride, elle est le point d'ancrage des non-dits et des hypocrisies qui animeront les discussions familiales, et, pour Amin, témoin de l'acte, la blessure, la vraie, entourant l'objet de ses désirs inavoués : Ophélie, son amie d'enfance, la fille du chevrier, la pestiférée du clan. Ophélie, c'est Ophélie Bau, l'incendiaire révélation du film. Celle par qui s'affirment l'obsession du cinéaste pour le cul des femmes, généreux si possible, et sa fascination pour les scandaleuses – trop libre ou romantique, l'amoureuse selon Kechiche ne trouve son salut qu'en échappant à l'entre-soi communautaire. Parmi plusieurs séquences splendides, la mise bas d'une chèvre sur un air de Mozart précède une autre, interminable, en boîte de nuit, où l'exhibition des corps sur la piste de danse frise la pornographie. Tout l'art de Kechiche, ce moraliste voyeur en quête de sublimation, est là résumé. Vivement le "Canto due".


Le Monde - Mathieu Macheret
Pour son sixième long-métrage, Abdellatif Kechiche ouvre en grand les fenêtres de son cinéma et plonge dans un tourbillon de scènes dont le caractère extensif n'a d'égal que la sensation de plénitude, créant un appel d'air si intense qu'on parvient à peine à y reprendre son souffle. Sans doute peut-on voir en Mektoub, My Love, lointainement inspiré du roman La Blessure, la vraie, de François Bégaudeau, la quintessence du cinéma de Kechiche, tout du moins l'aboutissement d'une recherche qui avait pris jusqu'alors des formes transitoires. Le cinéaste trouve ici un terrain d'épanouissement, mais surtout une prise directe sur ce qu'il filme : la beauté des corps immergés dans la lumière d'été, les jeux de l'amour et de la séduction, tout s'organise en un cosmos humain, où le moindre détail renvoie à chaque instant à l'unité du vivant.

L'audace du film tient à son récit, délesté de toute détermination et n'affichant d'autre ambition que celle de passer du temps avec ses personnages. Amin (Shaïn Boumedine), ex- étudiant en médecine à Paris, revient pour l'été à Sète, auprès des siens, une famille de restaurateurs d'origine tunisienne. Autour de lui, les corps des autres – son cousin Tony, dragueur invétéré, son amie Ophélie, mais aussi Céline et Charlotte, deux touristes en goguette – s'échauffent au soleil et se tournent autour dans un bouillonnement de sensualité.

Exaltation des corps

Mais Amin, garçon timide et prévenant, reste au seuil de ces amours d'été, caressant le rêve de devenir réalisateur. L'histoire a lieu en 1994 et cette perspective jette un jour autobiographique sur les approches et les esquives d'Amin, entre la plage, les sorties au bar et les boîte de nuit.
Kechiche investit cette trame diaphane pour mieux s'engouffrer dans des scènes interminables (au sens propre : qu'il ne se résout jamais à terminer), fascinantes par leur capacité à lâcher prise. Certes, le cinéaste nous avait habitués à une esthétique de l'exténuation, mais qui apparaît ici expurgée de toute idée de performance, de ressassement ou d'insistance. Ce qui l'intéresse, c'est le champ infiniment ouvert de la sociabilité, en ce qu'elle mêle les relations familiales, amicales, érotiques ou sentimentales, jusqu'à la confusion. Car sous son apparente simplicité, le film n'en explore pas moins la complexité des comportements amoureux, desquels se révèle peu à peu une forme de cruauté.
Dans une scène époustouflante, où tout ce petit monde se retrouve dans un bar, Kechiche brasse une multitude de personnages, d'échanges, d'événements, jusqu'à ce que la danse subjugue les corps et les entraîne dans une fièvre extatique. Ce qui frappe alors, c'est la façon dont le film plonge comme en apnée dans la substance même du présent. Un présent qui dilue peu à peu la notion de scénario pour laisser place à autre chose : de pures présences humaines se mouvant devant la caméra, fusion accomplie et miraculeuse des personnages et des comédiens – parmi lesquels Hafsia Herzi, révélée en 2007 dans La Graine et le Mulet. Cette pointe extrême du présent coïncide avec l'exaltation des corps, de leur splendeur, de leur vitalité.

De la scène d'ouverture, où Amin surprend les ébats adultérins d'Ophélie et de Tony, jusqu'aux séquences de plage, où les silhouettes s'ébrouent dans les eaux de la Méditerranée, la cinéaste fait la part belle aux plastiques féminines (plutôt plantureuses), comme aux roulements de mécanique masculins (parfois envahissants). C'est que l'art de Kechiche carbure à cette fibre désirante, fantasmatique, qui est à la source de son geste de cinéaste.
D'aucuns verront peut-être, dans la récurrence de certains recadrages sur les anatomies charnues, une forme de voyeurisme mal canalisé. Mais il faut surtout comprendre qu'Amin, protagoniste en retrait, occupe vis-à-vis des autres une position de spectateur, lui qui pratique la photographie et regarde seul des classiques du cinéma russe dans la pénombre de sa chambre. Ce qui se joue avec lui, c'est la naissance d'un regard, amoureux mais isolé, parfois concupiscent, gorgé de la beauté dionysiaque du monde alentour. Monde qu'Amin est pourtant incapable d'habiter pleinement. Car l'artiste est toujours à côté de la vie : son recul d'observateur le sépare des autres.




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