L'île aux chiens

  jeudi 17 Mai   
20 H 15


Internationale Filmfestspiele Berlin EN COMPETITION

Montage : Ralph Foster,Edward Bursch
Décors : Adam Stockhausen,Paul Harrod
Image : Tristan Olivier
Coproducteur : Octavia Peissel
D'après une histoire originale de : Wes Anderson
Directeur d'animation : Mark Warring
Scénario, réalisation : Wes Anderson
Produit par : Wes Anderson ,Scott Rudin
Produit par : Steven Rales,Jeremy Dawson
Casting : Douglas Aibel, CSA,
Chef monteur : Andrew Weisblum
Coproducteur exécutif : Christopher Fisser,Henning Molfenter,Charlie Woebcken
Superviseur sénior effets visuels : Tim Ledbury
Chef département marionnettes : Andy Gent
Producteur animation : Simon Quinn
Superviseur animation : Tobias Fouracre
Chef animateur : Anthony Elworthy,Kim Keukeleire,Jason Stalman
Distribution : Twentieth Century Fox


 Avec 



 Synopsis 

En raison d'une épidémie de grippe canine, le maire de Megasaki ordonne la mise en quarantaine de tous les chiens de la ville, envoyés sur une île qui devient alors l'Ile aux Chiens.

Le jeune Atari, 12 ans, vole un avion et se rend sur l'île pour rechercher son fidèle compagnon, Spots. Aidé par une bande de cinq chiens intrépides et attachants, il découvre une conspiration qui menace la ville.


 Quelques mots 

Introduction et origines
L'ÎLE AUX CHIENS, neuvième long métrage de Wes Anderson - et son deuxième film d'animation en stop motion - met en scène une véritable épopée : au Japon, dans un proche avenir, le pays est soudain en proie à une épidémie de grippe canine et à une vague d'hystérie anti-chiens. Dans une décharge flottante surnommée l'Île Poubelle, une bande disparate de cinq canins exilés ont décidé de se serrer les coudes afin de réussir à survivre et font une découverte incroyable : un jeune pilote vient d'atterrir en catastrophe sur leur île et s'apprête à les entraîner avec lui dans une aventure bouleversante. Leur itinéraire est ponctué d'humour, d'action et d'amitié. Mais il rend surtout hommage à la beauté et à la dimension proprement épique du cinéma japonais, à la noblesse et la loyauté de nos amis les chiens, à l'héroïsme salvateur des faibles et des opprimés, au rejet de l'intolérance, et par-dessus tout au lien indestructible unissant les petits garçons et leurs compagnons canins, source d'innombrables aventures.
Pour Wes Anderson et ses collaborateurs Roman Coppola, Jason Schwartzman et Kunichi Nomura, tout commence par un mélange surprenant - mais convaincant - d'intérêts convergents pour les chiens, l'avenir, les décharges publiques, les aventures enfantines et le cinéma japonais. C'est ce dernier élément qui est au cœur du projet.

D'ailleurs, L'ÎLE AUX CHIENS doit probablement autant à l'héritage d'Akira Kurosawa qu'à l'histoire des films d'animation en stop motion. Wes Anderson confie : « Kurosawa et ses modestes équipes de coauteurs travaillaient ensemble à l'élaboration des scénarios. C'est une pratique également assez courante dans le cinéma italien : les films sont écrits à plusieurs autour d'une table. Comme pour une série télévisée. On a essayé de s'en inspirer à notre façon».
La conception de l'intrigue est partie d'une sorte de révélation, avant de prendre peu à peu la forme, fourmillant de détails, de la ville de Megasaki, des montagnes de déchets qui forment le relief de l'Île Poubelle, et de la troupe de personnages marginaux mais optimistes, à la fois humains et canins. « On tenait à faire une œuvre un peu futuriste. On voulait mettre en scène une meute de mâles dominants qui soient tous leaders du groupe, dans un univers constitué de détritus », raconte Wes Anderson. « Si nous avons choisi de situer l'histoire au Japon, c'est parce qu'on est imprégnés par cette cinématographie. On adore ce pays et on voulait mettre en œuvre un projet qui soit véritablement inspiré par le cinéma japonais, si bien qu'on a fini par faire une synthèse entre un film sur des chiens et le cinéma japonais ».
L'histoire, qui met en scène des canins bavards, des femmes fatales à fourrure, un petit garçon aviateur, une intrépide journaliste de cour d'école, des virus mutants, une île mystérieuse et la révélation d'une terrible erreur humaine, a pris forme peu à peu, autour d'innombrables tasses de thé. Roman Coppola explique que le processus s'est déroulé sans réelle organisation : « On plaisante, on discute, et quand quelque chose sonne juste, Wes le prend en note dans un de ses carnets. Jason va dire quelque chose qui tout à coup fait jaillir une idée, ou une bribe de dialogue. Et puis, parfois, on se met dans la peau des personnages. On l'a beaucoup fait pour À BORD DU DARJEELING LIMITED, parce qu'on est trois et qu'il y avait trois personnages. Ensuite, il y a une période de gestation où on rassemble des idées, puis une nouvelle phase où on commence à écrire, et comme c'est un film d'animation, on continue à écrire même pendant le tournage ».
Wes Anderson aime laisser la porte ouverte à de nouvelles idées. Il révèle : « Tout évolue en permanence et quand on arrive à la fin on se met à tout retravailler ». Jason Schwartzman renchérit : « On est toujours en train d'inventer autre chose, de modifier des éléments, de les retravailler. Il reste toujours une liste d'idées qu'on a depuis le début et qui, d'une certaine façon, sonnent juste ».
Le scénario qui a vu le jour est, d'une certaine façon, une réécriture du grand classique de l'outsider (le jeune pilote) qui arrive sur une terre étrangère (l'Île Poubelle) et de l'histoire intemporelle des brebis galeuses (ou plutôt ici des chiens galeux) qui luttent contre un pouvoir aveugle. Mais ce sont les détails qui font toute la magie du film : chacun des chiens a un parcours attachant et élaboré, l'architecture de l'Île aux Chiens est ingénieuse bien que désordonnée, et l'idée de l'enfant qui se lance à la recherche de son fidèle compagnon déclenche une succession d'événements aux répercussions monumentales.
Le producteur Jeremy Dawson remarque que ce sont les redoutables défis graphiques (même pour WesAnderson qui maîtrise pourtant à la perfection des espaces d'une complexité à donner le tournis) qui ont poussé le réalisateur à utiliser la technique du stop motion : elle semblait en effet idéale pour représenter à la fois les chiens indigents, mais pourtant pas dépourvus de riches émotions, et une île japonaise peuplée des êtres les plus étranges, les plus drôles et les plus calamiteux mis au ban de la société ».

S'il avait été possible de le faire en prise de vues réelle, peut-être qu'il l'aurait fait », suggère Jeremy Dawson.
« Mais c'était infaisable. C'est un film sur des chiens qui parlent, et pourtant ça n'est pas un dessin animé, c'est un film. Je trouve qu'on a repoussé les limites de ce dispositif.

D'ailleurs, l'évolution du stop motion depuis un siècle tient plus de la création que de la technique, qui n'a pas fondamentalement changé. Si les caméras numériques et les ordinateurs ont facilité le processus, il s'agit toujours au fond de saisir les mouvements les plus infimes d'objets 3D image par image de façon extrêmement méticuleuse pour un résultat plus vrai que nature. Les évolutions les plus importantes sont donc liées au contenu et au type d'histoires que l'on raconte : on repousse ainsi les limites de l'imagination.

Plusieurs dizaines d'années avant les avancées en matière d'images de synthèse, le stop motion était avant tout un moyen de réaliser des effets spéciaux. De la BELLE ET LA BÊTE de Jean Cocteau, au KING KONG de 1933, en passant par le premier STAR WARS de George Lucas, le stop motion était un moyen de rendre l'impossible envisageable. Ce n'est que plus récemment que des longs métrages en stop motion ont vu le jour, depuis L'ÉTRANGE NOËL DE MONSIEUR JACK de Tim Burton, au plus récent KUBO ET L'ARMURE MAGIQUE, en passant par le FANTASTIC MR. FOX de Wes Anderson.


L'ÎLE AUX CHIENS est encore différent : c'est une histoire qui donne vie à tout un univers, et qui de par sa nature même casse les codes de l'animation, comme le remarque Jeremy Dawson. Le film allie tous les sujets, toute la grammaire visuelle, toute la complexité émotionnelle et l'audace des œuvres de Wes Anderson, pour en faire peut-être l'un de ses films les plus ambitieux. De ces marionnettes complexes et de ces plateaux de tournage miniature émerge un royaume plus vrai que nature constitué d'aventuriers à la truffe fraîche dont on comprend volontiers la détresse. Si l'atmosphère a quelque chose de fantaisiste, les préoccupations, petites et grandes, sont celles, bien concrètes, du monde moderne : amitié, famille, avenir de l'humanité, et nécessité de collaborer pour réparer nos erreurs et nettoyer derrière nous.
Wes Anderson et ses collaborateurs ont mis en place une équipe de doublage variée rassemblant artistes, stars du rock, créateurs de mode, et bien sûr acteurs. Tous les comédiens japonais qui jouent des humains parlent japonais (avec traducteurs anglais et parfois des sous-titres) et les acteurs anglophones campent pour la plupart les chiens. Et comme souvent dans les relations entre humains et animaux, si on ne se comprend pas toujours, cela n'empêche pas de nouer une amitié profonde et sincère.

Le compositeur Alexandre Desplat, qui collabore avec Wes Anderson pour la quatrième fois, déclare : « Cette fois-ci, on s'attaque à une sacrée bête. C'est un projet encore plus ambitieux que FANTASTIC MR. FOX : on n'a jamais rien vu de pareil. L'animation est prodigieuse et le nombre de détails contenus dans chaque image est stupéfiant. C'est une fable touchante qui vous transporte dans un monde à part, un monde que personne d'autre n'aurait pu imaginer ».
Influences

Entre son décor japonais plus ou moins imaginaire, sa construction qui rappelle les chapitres des mangas, et un mélange de thèmes variés comme la nature, l'héroïsme, la technologie, l'entraide et l'honneur, peut-être était-il tout naturel que le film présente des échos à la pop culture japonaise et aux grands réalisateurs nippons comme Yasukiro
Ozu, Akira Kurosawa et Seijun Suzuki, ainsi qu'aux films de monstres japonais des années 1950 et 60 et à leur cortège de catastrophes naturelles. « À nos yeux, c'est un hommage à toute une série de réalisateurs japonais, et à la culture japonaise en général, mais notre plus grande influence est certainement Kurosawa », estime Wes Anderson.
Il est difficile d'évaluer l'influence de Kurosawa sur le cinéma, puisqu'il a marqué de son empreinte des genres très différents, comme le film noir, le film de samouraï, Le compositeur Alexandre Desplat, qui collabore avec Wes Anderson pour la quatrième fois, déclare : « Cette fois-ci, on s'attaque à une sacrée bête. C'est un projet encore plus ambitieux que FANTASTIC MR. FOX : on n'a jamais rien vu de pareil. L'animation est prodigieuse et le nombre de détails contenus dans chaque image est stupéfiant. C'est une fable touchante qui vous transporte dans un monde à part, un monde que personne d'autre n'aurait pu imaginer».
Les adaptations de Shakespeare, ou encore le mélodrame. Mais pour L'ÎLE AUX CHIENS, Wes Anderson s'est surtout concentré sur ses films plus contemporains (pour l'époque), qui se déroulent dans un cadre urbain, notamment L'ANGE IVRE, CHIEN ENRAGÉ, ENTRE LE CIEL ET L'ENFER, et LES SALAUDS DORMENT EN PAIX. Chacun de ces films d'une richesse visuelle exceptionnelle a pour cadre l'univers sans concession du crime et de la corruption. Tous semblent transcender la part d'ombre du monde moderne, et présentent des personnages d'une honnêteté et d'une humanité absolues. C'est Toshiro Mifune, dont le visage particulièrement expressif a inspiré les traits du Maire Kobayashi, qui est la vedette de ces quatre films.

Wes Anderson a également tiré son inspiration de deux maîtres de l'estampe de l'époque d'Edo au XIXe siècle, Hiroshige et Hokusai, dont le travail sur la couleur et les lignes a profondément influencé les impressionnistes européens. Le mouvement ukyio-e (qui signifie littéralement « image du monde flottant ») s'attache à saisir de brefs moments de plaisir en prenant pour thèmes les paysages naturels, les voyages lointains, la faune et la flore, les geishas et les acteurs de kabuki. Afin de préparer le film, Wes Anderson a réuni une vaste collection d'estampes et les dessinateurs ont exploré les immenses collections du Victoria and Albert Museum de Londres. C'est ainsi que dans une parfaite osmose, le style folklorique japonais a fini par se mêler à l'effet tactile et artisanal du stop motion.

«Edward Bursch, monteur de l'animatique, raconte : Les premiers éléments que j'ai reçus pour le film, le 12 avril 2015, étaient le scénario ainsi que plusieurs images de référence et une vidéo. Les images consistaient simplement en des reproductions d'estampes, une image de chien, ainsi qu'une autre représentant une statue de chien au Japon. Sur la vidéo, on voyait des joueurs de taiko qui frappaient furieusement sur leurs tambours, ce qui donnait une bonne idée de l'ambiance». Si l'on peut donc facilement repérer les influences du film, japonaises ou autres, l'univers créé est résolument singulier.

Erica Dorn, graphiste du film qui a grandi au Japon, précise : « L'univers de L'ÎLE AUX CHIENS est une sorte de réalité alternative. L'esthétique et l'ambiance évoquent le Japon, mais une version un peu onirique du Japon - la version de Wes Anderson. C'est là tout l'avantage de situer le film dans une ville imaginaire, à une période imaginaire : cela nous donne une certaine licence artistique. Le mélange de l'ancien et du moderne est très courant au Japon. Certaines scènes du film sont particulièrement minimalistes et wabi-sabi* ; mais ensuite on passe à une scène urbaine, d'une effervescence effrénée. On retrouve donc l'atmosphère du Japon mais vue à travers les yeux de Wes Anderson ».

Si le nombre d'éléments, aussi bien physiques que thématiques, qui composent l'ÎLE AUX CHIENS est faramineux, paradoxalement le film s'attache avant tout à la relation la plus simple et la plus intemporelle qui soit. Jay Clarke, l'un des story-boardeurs, résume : « Peu importe ce qui se passe visuellement, c'est avant tout un film qui retrace l'aventure d'un petit garçon et de son chien ».

(*) Wabi-sabi est une expression japonaise désignant un concept esthétique, ou une disposition spirituelle, dérivé de principes bouddhistes zen, ainsi que du taoïsme.

Personnages et jeu d'acteurs : les chiens

Chaque membre doué de parole de la meute de l'Île Poubelle porte un nom qui rappelle son passé de mâle dominant adoré de ses maîtres : Chief, Rex, King, Duke et Boss. D'ailleurs, leur patronyme ne fait que leur rappeler à quel point leur ancien foyer leur manque. Voici leur description :
• Ce bâtard à poil dur et raide et au pelage bicolore en épis a les yeux d'un chien de traîneau. Ses côtes ressortent telles un radiateur en fonte. Il s'agit de... Rex.
• Ce bâtard roux gracieux à la truffe noire arbore une moustache en guidon. Il est parsemé de croûtes, de cicatrices, de griffures et autres éraflures. Son nom est... King.
• Ce bâtard robuste couvert de taches brunes aux pattes noires et à la queue en cigare écrasé ne quitte jamais son manteau pour chien crasseux sur lequel sont brodées des balles de baseball ainsi que le mot « dragons » sur le devant. Voici... Boss.
• Ce berger de Bohême a le museau étroit, des oreilles lisses et soyeuses, et la démarche trop agile d'une danseuse classique. Il lui manque sept dents et il tousse comme un tuberculeux. C'est... Duke.
• Ce chien de chasse noir de jais aux longues pattes, à la truffe noire, à la mâchoire de boxeur, et aux oreilles souples couvertes de taches blanches, a la carrure solide d'un poids moyen mais la maigreur d'un coureur de fond. Il se nomme... Chief.

Bryan Cranston prête sa voix à Chief, le chien errant farouchement indépendant qui fait un choix étonnant : « Chief est l'intrus du lot, mais il a quelque chose de très noble », remarque l'acteur.
Bryan Cranston interprète le bannissement des chiens de la société moderne et leur lutte pour la survie comme une allégorie humaine. « C'est l'histoire de chiens qu'on met au ban de la société, ce qui rappelle le quotidien de nombreux êtres humains de tous pays et de toutes conditions. Dans n'importe quelle société, on trouve des parias, des exclus. Et cette sorte de démagogie de la peur, qui pousse les autorités de la ville de Megasaki à mettre tous les chiens en quarantaine sur une île, est une réalité à laquelle les êtres humains sont également confrontés. Je trouve que c'est un sujet très actuel ».
En se préparant pour le rôle de Chief, Bryan Cranston avait en tête le classique de 1967 de Robert Aldrich, LES DOUZE SALOPARDS, qui raconte la mission impossible de 12 prisonniers courageux, envoyés dans l'Allemagne nazie. « Ces types sont aussi des parias, ils n'ont aucun espoir et c'est la raison pour laquelle ils saisissent cette chance infime de survivre. Prenez quelqu'un dans la misère la plus terrible, comme c'est le cas de ces chiens, et donnez-lui la plus petite lueur d'espoir, et vous verrez que ça va le pousser à entreprendre quelque chose d'encore plus grand. Que cela porte ses fruits ou pas importe peu : le plus important, c'est cette ambition, cette volonté, ce courage, cette force et cette résistance à toute épreuve qui permettent de mettre un pied devant l'autre et de continuer à avancer. Ce que j'adore dans le personnage de Chief, c'est qu'il représente l'idée qu'avec un peu d'espoir on peut saisir une deuxième chance ».

Edward Norton prête sa voix à Rex, le leader ingénieux qui tente de maintenir l'ordre au sein de la meute. L'acteur évoque le passé du chien : « Rex raconte qu'il dormait sur un pouf en laine à côté d'un radiateur électrique. Ça n'était donc pas le chien de quelqu'un de fortuné, mais plutôt de classe moyenne, ou peut être de classe moyenne supérieure. Mais il a une certaine éthique du travail. Il n'a pas peur de se salir les pattes, de faire preuve d'ingéniosité et même de se battre pour obtenir ce dont il a besoin. Mais en même temps il a l'habitude d'un certain confort, ce qui fait que psychologiquement, il a du mal à supporter de vivre sur l'Île Poubelle. Il a atteint ses limites ».


Bill Murray incarne Boss, un chien qui, autrefois, nourrissait l'ambition de devenir mascotte d'une équipe de sport. L'acteur déclare : « Quand on a des chances de remporter une grande victoire, il faut une mascotte qui soit à ses côtés dans les moments difficiles, et qu'on a très envie d'avoir près de soi quand les choses vont mieux. Ça résume bien le personnage de Boss ». Bill Murray, qui adore les chiens, estime que : « Ce sont des créatures divines et elles sont sur Terre pour illuminer la vie des hommes qui s'occupent d'elles ».

Jeff Goldblum s'est tout de suite senti proche du personnage de Duke, le bavard et curieux berger toujours à l'affût des dernières rumeurs. « Je crois qu'en ces temps fortement troublés dans le monde canin, tout ce que Duke demande, c'est ce qu'il a toujours souhaité : un régime équilibré, un toilettage régulier et sa visite annuelle chez le vétérinaire. Finalement, c'est plus ou moins tout ce qu'il me faut à moi aussi », conclut l'acteur.
Au final, Jeff Goldblum estime que ce film en stop motion n'est guère différent des nombreuses œuvres en prises de vue réelles de leur auteur. « Pour moi, le jeu d'acteur est toujours prépondérant, peu importe la forme qu'il prend. C'est vrai que quand on fait du doublage, on n'a pas besoin de se préoccuper de sa coiffure, de la lumière et du reste, mais quand on travaille avec Wes Anderson, c'est vraiment très chouette parce qu'on a l'impression de jouer comme on a l'habitude de le faire, on tente toutes les inflexions possibles, et on fait travailler son imagination ».

Spots a dû affronter son lot d'ennuis, de dangers, et même les chiens cannibales de l'île qu'on dit particulièrement redoutables. Liev Schreiber prête sa voix au personnage central de Spots, le chien de chasse à poils courts et aux oreilles tachetées, autrefois fidèle garde du corps d'Atari, le jeune protégé du maire, qui semble s'être évaporé sur l'Île Poubelle. Liev Schreiber le décrit comme : « Un animal super entraîné et très malin qui n'est pas seulement le compagnon d'Atari mais aussi son garde du corps. D'une certaine façon, Spots incarne un idéal de loyauté, de devoir et d'honneur. C'est aussi une âme charitable, ce qui est très agréable à jouer parce que je n'interprète pas souvent ce genre de personnages ». Parmi les ruines, Spots découvre l'amour auprès de Peppermint, la chienne au caractère bien trempé. « Peppermint a été affreusement maltraitée, et Spots commence par la plaindre avant de tomber amoureux d'elle », raconte Liev Schreiber. « C'est un chien qui se préoccupe beaucoup de ses congénères »

King, le chien interprété par Bob Balaban, est une véritable star canine puisqu'avant son exil sur l'Île Poubelle, c'était l'égérie de la marque de nourriture pour chiens Doggy Chop. « Je pense qu'il se sentait privilégié », suggère Bob Balaban. « Un peu comme les braques de Weimar de William Wegman, je pense que King appréciait secrètement de porter un chapeau ou un costume, d'avoir l'attention de 20 personnes qui braquent les projecteurs sur lui et se préoccupent de ce qu'il fait. Et puis, les occasionnelles friandises supplémentaires, c'étaient un peu la cerise sur la pâtée pour chien, pourrait-on dire ».

Parmi les chiens les plus mystérieux de l'Île Poubelle, on trouve Nutmeg, cette chienne de compétition coquette à la personnalité de femme fatale et au pelage étrangement immaculé. Scarlett Johansson qui lui prête sa voix, a quelques idées sur la façon dont elle parvient à rester impeccable dans cet univers particulièrement toxique.
« Nutmeg est pleine de ressources. Elle parvient à garder une fourrure immaculée en rassemblant des cendres déchargées par les incinérateurs d'ordures dans une vieille boîte de café. Puis elle se les applique depuis les racines jusqu'aux pointes de son pelage. C'est ça le plus important : il faut partir des racines. Puis, elle se débarrasse du surplus en se secouant un bon coup et le rassemble dans sa boîte qu'elle met de côté jusqu'à la prochaine fois. Comme je le disais, elle est pleine de ressources », résume l'actrice.
Loin des strass et des paillettes qui faisaient autrefois son quotidien, Nutmeg mène une vie solitaire sur l'Île Poubelle, jusqu'à sa rencontre avec Chief. C'est le coup de foudre au premier reniflement. « Je crois que Nutmeg considère Chief comme un survivant » suggère Scarlett Johansson. « Elle sait ce que c'est que de perdre quelque chose et d'en sortir plus fort. Elle est probablement plus policée que lui, mais elle admire son esprit combatif et son caractère de leader. En plus, il a du chien, et qui n'apprécie pas un homme qui a du chien ? ».

Tilda Swinton prête sa voix à la chienne plus connue à travers toute l'île sous le nom d'Oracle, en raison de ses visions et de sa capacité à comprendre la télévision. L'actrice explique : « Comment prédit-elle l'avenir ? Parce qu'elle comprend la télévision. Elle sait lire les expressions du visage, les mouvements infimes du nez et de la bouche. Ça lui permet d'évaluer le degré d'anxiété des présentateurs ». L'actrice précise qu'il faut bien garder une chose en tête quand on interprète un chien : « Les chiens sont les êtres les plus aimants qui soient ».
F. Murray Abraham admire beaucoup son personnage, le sage Jupiter, amateur de liqueur au goût de térébenthine. L'acteur raconte : « Jupiter a choisi de vivre sa vie en accord avec la philosophie zen. Quand je dis que c'est mon animal spirituel, je ne plaisante pas. Je trouve ça génial qu'il se promène avec un tonnelet d'eau de vie autour du cou. C'est très malin de sa part, on ne sait jamais quand on aura besoin d'un petit remontant ou quand on rencontrera quelqu'un qui en aura besoin. Et puis ça a quelque chose de très convivial, de très communautaire : on boit tous à la même source, on déguste ensemble la boisson, et on trouve ensemble une solution à tout ce bazar. On ne dirait pas non à la compagnie de Jupiter en ce moment même dans notre pauvre monde. Voilà ce qu'il m'inspire ».

Personnages et jeu d'acteurs : les humains

Koyu Rankin, jeune acteur canadien bilingue japonais-anglais, interprète le rôle principal d'Atari Kobayashi, le jeune garçon au cœur brisé qui effectue un vol à haut risque afin de tenter de retrouver son chien. L'acteur, qui n'avait que 8 ans au moment de l'enregistrement, fait ses débuts au cinéma avec ce film. Il explique pourquoi, selon lui, Atari prend des risques insensés afin de tenter de retrouver Spots : « Son chien était son meilleur ami. Il n'a jamais eu que lui à ses côtés, et comme Atari est orphelin, Spots était comme son frère. Il est bien décidé à le retrouver, et c'est ce qui le pousse à fuguer en volant un avion ».

Son tuteur légal, le maire Kobayashi, est l'homme autoritaire qui bannit les chiens de la ville de Megasaki, même si les conséquences de cette décision le touchent plus que prévu. Contre toute attente, c'est le coscénariste et ami de longue date de Wes Anderson, Kunichi Nomura, qui lui prête sa voix. Il n'avait aucune idée qu'il aurait à interpréter un rôle avant que Wes Anderson lui confie que sa voix lui plaisait.
« Wes m'a dit : 'Kun, tu as une voix très profonde qui évoque bien celle d'un maire, même si tu es bien plus jeune que Kobayashi'. Et j'ai accepté le rôle ».

Kunichi Nomura a été ravi de se rendre compte que son personnage ressemblait beaucoup au célèbre partenaire de Kurosawa, la star magnétique Toshiru Mifune. « Au début, je ne savais pas à quoi ressemblait mon personnage, si bien que quand Wes me l'a montré j'ai ri, et je me suis dit : « C'est moi ça ? » ». Quant aux décisions prises par le maire à l'encontre des animaux de compagnie, Kunichi Nomura remarque qu'Anderson lui a donné la possibilité de se racheter : « Kobayashi est une bonne illustration de la façon dont le pouvoir peut nous corrompre. Mais je suis content qu'il ne soit pas entièrement mauvais : il garde une part d'humanité ».

Son ennemie mortelle s'avère n'être autre qu'une lycéenne étrangère en échange linguistique au caractère bien trempé, rédactrice en chef du journal du lycée, du nom de Tracy Walker. Son rôle est interprété par l'actrice, scénariste et réalisatrice Greta Gerwig. Elle raconte : « Son journal est synonyme de transparence et de vérité, ce qui devrait être un modèle pour tous les organes de presse selon elle. Bien que ce ne soit qu'une publication scolaire,
l'équipe s'impose des exigences considérables ». Ses exigences la poussent ainsi à découvrir la vérité sur l'épidémie canine et le voyage d'Atari sur l'Île Poubelle, et peut-être même les premiers signes d'un émoi amoureux. « Tracy admire simplement le courage d'Atari », remarque Greta Gerwig.

Elle est sensible à son visage. Il est le seul à s'opposer aux choses insensées qui se déroulent à Megasaki. Et il le fait tout seul, par amour pour son chien, ce qu'elle trouve particulièrement noble ». L'actrice a été très inspirée par la marionnette de son personnage la première fois qu'elle l'a découverte. « J'aime beaucoup son apparence. Je crois que ce que je préfère, c'est sa chevelure, et son air décidé. Je l'aime beaucoup, elle me met de bonne humeur. J'aimerais bien lui ressembler, elle est très mignonne ». Frances McDormand prête sa voix à l'interprète Nelson qui traduit tout ce qui se passe au dôme municipal de Megasaki, à commencer par les discours funestes du maire. Après MOONRISE KINGDOM, c'est la deuxième fois que l'actrice collabore avec Wes Anderson. « J'ai trouvé que c'était très libérateur de travailler avec lui parce que j'ai une confiance absolue en ses idées. En tant qu'actrice, j'aime beaucoup travailler avec des réalisateurs qui ont une vision globale comme Wes », confie-t-elle.

Cette confiance semble avoir été partagée par tous les acteurs durant l'enregistrement, dont Akira Takayama qui incarne l'homme de main du maire ; le commandant Domo, Akira Ito, qui joue le professeur Watanabe, le leader de l'opposition bien décidé à éradiquer le virus ; Fisher Stevens, qui prête sa voix au chien Scrap ; Nijiro Murakami à Hiroshi, le rédacteur en chef du journal de la ville, et Yoko Ono qui tient le rôle d'une scientifique du même nom.

Bryan Cranston résume son expérience : « Ce qui est formidable avec Wes, c'est qu'il est très précis sans être inflexible pour autant. Ces deux caractéristiques ne sont pas contradictoires. On peut savoir ce que l'on veut, sans qu'il n'y ait qu'une seule façon d'atteindre ce résultat. Pas besoin de tout prévoir dans le moindre détail, parce ça n'est pas comme ça que l'art fonctionne ».

Du japonais et des aboiements : le défi de la traduction

situé au Japon, et peuplé de chiens très bavards, le film a très tôt suscité une question épineuse : comment tous ces personnages si disparates allaient-ils communiquer avec les spectateurs ? Il a été convenu que les personnages parlant japonais s'exprimeraient dans leur langue, à moins d'utiliser un traducteur humain ou technologique. En revanche, les aboiements, cris et jappements des chiens seraient automatiquement traduits en anglais. L'usage des sous-titres a donc été très minime, hormis pour les panneaux rédigés en japonais ou quelques mots ou expressions ponctuelles.

Comme l'explique Wes Anderson : « Ça ne m'emballait pas trop d'utiliser des sous-titres... Quand on lit des sous-titres, on a tendance à être complètement focalisé dessus tout au long du film, et on n'écoute pas vraiment ce qui est dit. La sphère linguistique de notre cerveau est concentrée sur le texte. Mais en faisant parler les personnages en japonais sans utiliser de sous-titres, j'ai voulu qu'on les écoute parler dans leur langue. Certes, on ne comprend pas le sens de ce qu'ils disent, mais on perçoit les émotions. Néanmoins, ça voulait dire qu'il fallait trouver d'autres moyens de communiquer. Pour quelques scènes, comme celle qui se passe au Dôme Municipal, ça paraissait logique qu'il y ait un interprète, un peu comme aux Nations Unies.
Il y a aussi Tracy Walker [interprétée par Greta Gerwig], une étudiante américaine en échange linguistique, si bien qu'il y a au moins un personnage qui ne parle qu'anglais ». Si ce parti-pris semble un pari risqué, c'est pourtant tout à fait cohérent avec l'univers du film. Comme l'explique le directeur artistique Curt Enderle : « La narration bilingue de l'histoire, une idée pourtant assez audacieuse, a vraiment bien marché. Je pense que c'est très clair. On arrive parfaitement à comprendre ce qui est nécessaire au moment voulu ».

Pour s'assurer que les dialogues – entre autres – soient représentatifs d'un Japon authentique, Anderson a travaillé avec Kunichi Nomura, l'un des coscénaristes, qui est non seulement devenu un proche collaborateur mais qui prête également sa voix imposante au maire Kobayashi. « Nous sommes tous amis avec Kun depuis pas mal d'années, et c'est lui qui nous a permis d'être aussi authentiques que possible sur les détails, et de donner une ambiance réellement japonaise au film, étant donné qu'aucun de nous qui écrivions l'histoire n'était Japonais », raconte Anderson. Nomura reconnaît que traduire les dialogues des personnages d'Anderson, à la fois subtils et impénétrables, émouvants et drôles, n'a pas toujours été une mince affaire.
« J'avais déjà sous-titré quelques films américains, mais ça n'avait rien à voir avec traduire le script de Wes. Je le connais bien. Je comprends bien son humour... Mais ce n'était quand même vraiment pas facile à traduire », explique-t-il. Anderson a également puisé dans les connaissances de Nomura sur la culture japonaise, notamment la période de l'après-guerre, dont le cinéma de Kurosawa est peut-être la représentation la plus manifeste. « Wes m'envoyait des mails pour me demander des choses extrêmement précises, comme par exemple : « Peux-tu me trouver un uniforme traditionnel d'employé de centre commercial japonais du début des années 1960 ? », se rappelle Nomura. Nomura a été particulièrement heureux de voir dans L'ÎLE AUX CHIENS le portrait d'un Japon onirique, observé à travers le regard de Wes Anderson et l'univers créé pour le film. Ce n'est pas un Japon réel qui est représenté, mais il ne s'agit pas non plus d'un Japon en carton pâte. “Je crois que ce que Wes arrive à saisir, c'est ce mélange entre le traditionnel et le moderne. Il mêle l'imaginaire des bandes dessinées japonaises à l'univers de Kurosawa dans les années 1960, à l'époque de ses plus grands films. Et il a mené beaucoup de recherches sur l'histoire du Japon pour étoffer le contexte du film. Mais j'ai également le sentiment qu'il n'y a pas besoin que ce soit d'une précision historique parfaite pour que le film fonctionne. Je suis vraiment très heureux d'avoir pu assister à la naissance de ce film, d'autant plus qu'il se passe dans mon pays”.

Prochain arrêt : la stop motion

Une fois la décision prise de réaliser L'ÎLE AUX CHIENS en stop motion, Anderson savait ce qui l'attendait après son expérience sur FANTASTIC MR. FOX : faire preuve de patience, trouver les bons animateurs, et planifier l'avancée de leur travail étape par étape. Cependant, le dispositif s'est avéré assez différent. L'univers du film ne s'inspirant d'aucune source existante, la tâche paraissait immense et complexe. Il a fallu inventer une palette chromatique moins saturée et un style photographique inédit. Même les animaux suivent leurs propres règles dans ce film, puisqu'ils se déplacent à quatre pattes.
C'est pourquoi, malgré l'équipe extrêmement talentueuse et compétente réunie pour les besoins du film, Anderson a choisi une approche plus épurée, en demandant à chacun de ses collaborateurs de faire abstraction de son expérience, et de repartir à zéro. Il s'agissait de retourner aux sources de l'animation en stop motion, d'apporter un regard neuf sur toutes les manières possibles de donner vie à des personnages inanimés, et de construire un univers qui, bien que farfelu, soit palpable, rempli de tous ces petits détails émotionnels qui sont le sel de la vie réelle.

Comme l'indique l'un des responsables de l'animation, Jason Stalman, qui était l'un des principaux animateurs sur FANTASTIC MR. FOX : « FOX est devenu l'exemple parfait du stop motion, mais après avoir accompli ça, je crois que Wes s'est dit qu'il pouvait justement suivre son instinct et faire quelque chose d'un peu délirant. C'est peut-être l'évolution naturelle du stop motion ».

Comme le remarque la coproductrice Octavia Peissel : « Étant donné que c'est le deuxième film en stop motion de Wes, je pense qu'il se sent beaucoup plus à l'aise avec cette technique, et qu'il comprend bien mieux en quoi ça n'a rien à voir avec un film en prises de vue réelles. Du coup, il peut bien davantage jouer avec cette technique, et peut-être même en briser les codes - un peu comme il le fait pour ses autres films. Il essaie d'utiliser cette technique pour faire des choses qu'on ne voit nulle part ailleurs, aussi bien au niveau de l'histoire et du graphisme, que des mouvements de caméra et des éclairages ».

Le directeur de l'animation, Mark Waring, explique : « Cette histoire est complètement nouvelle dans la mesure où elle joue sur différents plans, en abordant des thèmes comme l'autorité, la cruauté envers les animaux, la manière de traiter les individus, les groupes, et plus encore. Tous ces niveaux d'interprétation sont présents, mais le film fonctionne également très bien si on le considère comme une histoire touchante entre un enfant et son chien.
Ce qui est fascinant, c'est que Wes a réussi à intégrer tous ces niveaux d'interprétation possibles dans un beau récit d'aventure ».

Le tournage de L'ÎLE AUX CHIENS a été un périple de deux ans, qui aura réuni une équipe de plus de 670 personnes, dont plus de 70 aux commandes du département des marionnettes, et 38 autres au sein du département d'animation.
L'animation en stop motion est sans doute la technique cinématographique la plus chronophage et la plus ardue. Toute la tendresse, l'humour et l'inventivité de L'ÎLE AUX CHIENS proviennent des 130 000 photographies qui créent l'illusion d'une expérience immersive. Depuis quelques années, le processus a été simplifié, grâce à des logiciels spécialisés et des caméras numériques : le film a utilisé des caméras numériques Canon IDX et les logiciels de la marque Dragonframe pour pouvoir manipuler et prévisualiser chaque image. Malgré tout, cette technique d'animation met souvent la patience des réalisateurs les plus expérimentés à l'épreuve.
Au cinéma, les films sont tournés à 24 images par seconde. Par conséquent, pour que l'animation ait l'air la plus vivante possible, une marionnette adopte vingt-quatre postures différentes pour chaque seconde à l'écran. Cela s'appelle l'animation « par unités » - une position par image, et 24 positions par seconde. Mais Anderson a un penchant tout particulier pour l'animation « par paires », qui donne au mouvement un aspect plus imparfait, plus étrange et saccadé, signe d'une esthétique bien particulière et d'un univers à la sensibilité unique. Mais même en utilisant l'animation par paires, on ne peut filmer que quelques secondes d'animation utiles par jour. Dans un film réalisé en stop motion, le temps agit vraiment comme une créature à part entière et il faut savoir apprivoiser cet élément imprévisible et travailler avec lui.

Contrairement à la plupart des films réalisés en infographie, le stop motion n'implique pas une représentation exacte de la réalité. Et d'autant moins lorsqu'il s'agit d'un film de Wes Anderson. L'ÎLE AUX CHIENS met en lumière les défauts et les imperfections des personnages, en jouant sur des dimensions plus intérieures qu'extérieures.

Simon Quinn, le producteur de l'animation, explique : « Wes aime l'animation pour ce qu'elle est. Il n'essaie pas de dissimuler le fait que ces personnages soient des objets, bien au contraire. Il met en valeur cette technique dans tout ce qu'elle comporte. Il n'essaie pas de rivaliser avec l'animation par ordinateur. Il part du principe que le décor est constitué d'objets. Du coup, comment peut-on se débrouiller avec ça ? Quel genre de gags visuels peut-on imaginer avec cette technique ? Et on se retrouve à utiliser de la ouate pour faire de la fumée, ou à tailler du savon pour fabriquer des flammes de bougie. C'est vraiment très ludique de faire ça, et c'est ce qui rend ce travail si formidable ».

Alors que le cinéaste et toute son équipe avaient une approche très minutieuse de leur travail, ils ont pourtant créé une île imaginaire noyée sous la masse prodigieuse d'ordures et d'immondices produites par l'humanité : c'est là l'un des grands paradoxes du film. Mais les détritus de l'Île Poubelle composent à eux seuls une carte nostalgique, qui évoque les mises à l'écart injustes s'étant produites au cours de l'Histoire. Anderson explique : « J'ai toujours eu envie de raconter une intrigue qui se déroulerait dans une déchetterie... Mais je dois dire que c'est sans doute la déchetterie la mieux organisée du monde... Si c'étaient juste des monceaux d'ordures les uns à la suite des autres, l'ensemble ne ressemblerait qu'à un magma informe, donc on a vraiment essayé de créer une identité claire pour chaque type d'ordures ».

L'une des séquences les plus compliquées du film reste sans doute la préparation des sushis qui sont ensuite livrés au Professeur Watanabe, puisque le degré de détail a été poussé au grain de riz près. Cette séquence seule a occupé le directeur de l'animation, Brad Schiff, et trois de ses animateurs, Andy Biddle, Tony Farquhar-Smith et Tobias Fourarcre, pendant deux longs mois. Anderson souhaitait que la scène reflète le perfectionnisme authentique propre à un grand chef japonais. « Évidemment, c'est un sushi à moitié inventé, où s'est glissé une certaine part de fantaisie », remarque Anderson, « mais au moment où l'on préparait cette séquence, je me disais que si les marionnettes n'utilisaient pas correctement les couteaux, ou ne découpaient pas le poisson aussi méticuleusement qu'un vrai chef sushi, ça aurait l'air idiot et ce serait inintéressant ».

Les marionnettes - Les chiens

Dans les quartiers est de Londres, il existe bel et bien une « île aux chiens », qui est en fait la pointe d'une péninsule qui se jette dans la Tamise, et que l'on nomme ainsi depuis le règne d'Henri VIII, bien que l'origine de ce nom demeure un mystère. Drôle de coïncidence : c'est à 5 kilomètres au nord de cette île homonyme que s'est déroulé le tournage de L'ÎLE AUX CHIENS, dans les célèbres studios de télévision et de cinéma 3 Mills, où a été réalisée une grande partie du tournage de FANTASTIC MR. FOX.

C'est ici qu'Andy Gent, le chef marionnettiste du film, a monté l'atelier de confection en 2015, après que le réalisateur l'a prévenu que ce projet « risquait de devenir un énorme chantier de marionnettes ». Comme le dit Gent : « Le nombre de marionnettes à confectionner pour ce film était complètement hors normes. Ces deux années sont passées en un éclair ». Ce ne sont pas moins de 1000 marionnettes qui ont été réalisées artisanalement pour L'ÎLE AUX CHIENS : 500 chiens et 500 humains. Pour chaque personnage, les marionnettes étaient reproduites à 5 échelles différentes : très grand, grand, moyen, petit, et tout petit. Chaque marionnette d'un personnage principal représente quatre mois de travail.

Nul besoin d'insister davantage sur la dimension écrasante de ce travail de conception si minutieux, propre à l'animation en stop motion, qui reste un univers à part dans le monde du cinéma. « Je dis toujours que si on réalise un film en stop motion, c'est comme si on devait travailler dans un monde 12 fois plus petit et 200 fois plus complexe que tout ce qu'on a pu réaliser jusqu'alors, puisqu'il faut en construire chaque élément », explique Gent. « Non seulement il s'agit de construire les humains et les chiens selon différentes échelles, mais chaque éprouvette, chaque perruque, doit également être réalisée suivant trois échelles différentes. Et à la fin, on se retrouve avec 12 marionnettes reproduites sur 5 échelles différentes, réparties sur 20 décors. Ça peut vite devenir assez dingue ! ».

Comme les marionnettes étaient très petites, la modélisation s'est avérée assez complexe. « Il nous a fallu une bonne remise à niveau en modélisation », explique Simon Quinn. « Certains maquettistes nous ont expliqué que c'était presque un travail de bijouterie ou d'horlogerie, tant les marionnettes sont petites. Il a vraiment fallu qu'on réussisse à imaginer à quoi ces objets allaient ressembler une fois agrandis, tout en gardant un certain degré de détails. Quand je vois à quel point ces maquettes ont l'air immenses à l'écran, je suis encore abasourdi de ce qu'on a accompli ». Les premières marionnettes réalisées ont été celles des chiens.

Alors que les animaux dans FANTASTIC MR. FOX étaient assez anthropomorphes, L'ÎLE AUX CHIENS a pris le parti inverse. Les chiens du film sont de vrais cabots : assis, couchés, ils vont chercher la balle et donnent la patte aussi bien que leurs modèles réels. Ils font également preuve d'une grande loyauté, d'une féroce ténacité, et d'une affection qui les rend souvent bien plus attachants que les humains qui les ont abandonnés - et c'est sans parler de la facture de leurs poils et de leurs robes.

Anderson ne s'est pas inspiré de races particulières pour donner des indications aux marionnettistes. Il a préféré utiliser une palette d'émotions. « Pour Wes, il n'était pas question de faire un « Labrador de couleur sable » ; ce qu'il voulait, c'était « un chien triste » par exemple », se souvient Gent. « Les premiers modèles avaient un aspect échevelé vraiment caractéristique, et comme il aimait beaucoup l'idée, on a continué sur cette lancée ».

Pour ne pas perdre de vue leur modèle réel, l'équipe des marionnettistes s'est entourée de plusieurs chiots. « La seule différence entre les vrais chiens et les marionnettes, c'est que les marionnettes peuvent parler », évoque Gent. « Amener de vrais chiens à l'atelier a été une excellente source d'inspiration. Les chiens peuvent parfois avoir l'air vraiment triste, ou alors très heureux, si bien qu'on a essayé de refléter ça dans les visages et les oreilles des marionnettes ».

Au lieu d'effectuer des croquis préparatoires, l'équipe de Gent a commencé par confectionner des sculptures en argile, plus faciles à appréhender d'un point de vue dimensionnel, afin qu'Anderson puisse les envisager sous tous les angles.

Une fois le graphisme du personnage validé par Anderson, la construction ardue de l'armature - le squelette métallique articulé à l'intérieur de chaque marionnette - a pu voir le jour. La posture et les gestes de chaque marionnette ont été analysés en profondeur. « Quand on conçoit une marionnette, il faut visualiser toutes les actions qu'elle doit accomplir dans le script. Est-ce qu'elle doit sauter, courir, s'étirer, s'allonger, mordre quelque chose, etc. ? À partir de là, on définit le processus de moulage et de fixation de l'armature, et le choix du silicone ou de la mousse qu'on va utiliser », détaille Gent.

La fourrure des chiens a également été le fruit d'un processus extrêmement méticuleux. Les poils sont en fait des chutes de laine alpaga et mérinos, utilisées pour la fabrication des ours en peluche et réemployées pour le film. Cette matière est particulièrement complexe à maîtriser, surtout en stop motion, car le moindre mouvement du tissu, comme par exemple une main qui toucherait très légèrement la marionnette, peut créer un effet de flou.

Cependant, cela a justement contribué à créer un effet intéressant dans L'ÎLE AUX CHIENS, en soulignant l'aspect miteux et sale de ces chiens qui n'ont pas vu de savon ni de toiletteur depuis un bon moment.
Les méchants chiens robots du film sont une création à part entière, et les seuls personnages du film à avoir été créés grâce à des imprimantes 3D. Comme le raconte Octavia Peissel : « Le chien robot a trois modes différents : son mode neutre, son mode amical et mignon, et ensuite une fonction 'attaque !', où des piques sortent de son cou. Ça paraissait justifié et logique que le chien robot soit la seule marionnette imprimée en 3D de tout le film ».
Les marionnettes - Les humains

Pour concevoir les humains, le processus a été assez différent. Pour donner aux visages humains un aspect vivant et chaleureux, et l'impression qu'il s'agit de personnages en chair et en os, l'équipe a testé les résines translucides. Directrice de la peinture au sein du département des marionnettes, Angela Kiely explique: « La résine translucide donne un aspect lumineux aux visages. On le voit surtout chez Atari, dont la peau a un aspect diaphane ». L'équipe a également créé un ingénieux « système de remplacement des visages ». Dès qu'il y avait besoin d'un changement d'expression, même aussi minime qu'un sourcil relevé, les animateurs pouvaient rapidement changer l'inflexion du visage, image par image.

La marionnette humaine sans doute la plus difficile a été celle de Tracy, dont le visage arbore pas moins de 320 taches de rousseur, qui bougent dès qu'elle sourit. L'équipe a donc désigné une « tache de rousseur centrale », autour de laquelle toutes les autres taches de rousseur bougeraient en suivant un schéma préétabli.

Pour habiller les marionnettes et concevoir le vaste éventail de styles correspondant à chaque personnage, des costumes bien taillés de M. le Maire Kobayashi à la blouse de laboratoire façon kimono du Professeur Watanabe, en passant par le costume de marin de Tracy, Anderson a fait appel à la chef costumière Maggie Haden, spécialiste des costumes miniatures depuis plusieurs décennies. S'il s'agit de sa deuxième collaboration avec Anderson après FANTASTIC MR. FOX, Maggie Haden ne s'attendait pourtant pas à devoir fournir autant de costumes pour L'ÎLE AUX CHIENS.

« Je dois avouer que je ne m'attendais pas du tout à devoir confectionner les costumes d'autant de marionnettes différentes. J'ai pensé, à tort, qu'il y en aurait autant que pour FANTASTIC MR. FOX. Mais pour ce film-là, il y a des tonnes de marionnettes parce qu'il y a de grandes scènes de foule. Et on ne peut pas faire venir des « marionnettes figurantes » pour la journée », note-t-elle, « si bien qu'on a dû fabriquer et habiller toutes ces marionnettes supplémentaires. Et sincèrement, c'était extraordinaire. En 30 ans de métier, je n'ai jamais vu autant de marionnettes réunies sur un plateau : c'était très enthousiasmant ».

Pour le costume années 1950 aux épaules carrées de Kobayashi, le maire, Maggie Haden a rencontré un tailleur formé à Savile Row, haut lieu de l'élégance londonienne. « Ce costume devait être parfaitement coupé, avec des lignes très droites, ce qui est difficile à accomplir à une échelle aussi petite », explique-telle.

« On avait beaucoup de références cinématographiques pour ce look de gangster plutôt soigné, si bien qu'on savait ce qu'on voulait obtenir. Mais notre tailleur a failli abandonner. Il nous a fallu presque trois mois pour arriver au résultat souhaité ».

Parmi cette prodigieuse collection de costumes, c'est la combinaison de pilote vintage et brillante d'Atari Kobayashi que Maggie Haden préfère : celle-ci reflète à la fois le caractère enfantin si touchant d'Atari, et le courage dont il fait preuve en s'aventurant au-delà des limites du monde qu'il connaît. La chef-costumière se rappelle avoir cru entendre Anderson parler de teintes argentées pour Atari et, une idée en amenant une autre, le costume est devenu une combinaison spatiale, ce qui n'a pas manqué
de surprendre Anderson. Maggie Haden poursuit : « J'ai trouvé de fabuleux tissus techniques, assez modernes. Je crois même qu'ils ont été inventés par des Japonais. C'est une maille synthétique très, très fine, et incroyablement résistante. Je suis une grande fan de Bowie, et donc quand Wes m'a dit, « Il ressemble un peu à Ziggy Stardust », je me suis dit, « Parfait ! »

Une fois que toutes les marionnettes ont été construites et vêtues, c'est à ce moment-là que les animateurs font surgir leurs personnalités de leurs corps inanimés. Comme l'explique le chef animateur Jason Stalman, ces pièces de métal, de tissus et de résine deviennent des êtres, dont les manières sont transcrites avec une telle précision qu'elles peuvent aller jusqu'à nous faire rire ou nous briser le coeur : « Pour moi, ça s'appelle sculpter une performance. Il faut faire ressortir la spécificité de chaque personnage dans un espace en trois dimensions ». Kim Keukeleire, également chef-animatrice, ajoute : « L'animation, c'est comme une performance intérieure. On a le doublage en fond sonore pour nous guider, ce qui nous aide beaucoup. Il y a beaucoup de passages comiques dans le film, mais ce n'est pas non plus farcesque comme dans la plupart des films d'animation. Ça tient plutôt au rythme de chacun des personnages. Quand les chiens se promènent en meute tous ensemble, ils me font penser à un groupe de
vieilles mamies qui se racontent les derniers ragots ». Waring se trouvait sur la même longueur d'ondes que le réalisateur. « Quand on en discutait, Wes insistait beaucoup pour qu'on garde cet aspect « artisanal ». Il voulait faire apparaître cette touche « faite main » - la mettre en exergue, au lieu de la dissimuler », racontet- il. « Même avec le système de remplacement des visages, il voulait montrer que le montage n'était pas toujours très lisse. Il voulait qu'on puisse voir les fêlures et les bosses de l'animation, qu'on voie la vermine passer dans le pelage des animaux. Il voulait voir les costumes bouger, et que ce style colle vraiment au film ».
Le superviseur en chef des effets visuels, Tim Ledbury, et son équipe se sont chargés d'étoffer l'environnement physique du film, composé de paysages désolés et pourtant riches de détails, en n'utilisant presque aucun effet généré par ordinateur. Les nuages sont en fibres de coton, et les cours des fleuves sont réalisés à l'aide de mini-tapis roulants servant à l'emballage de sandwiches. « C'est beaucoup plus dur de concevoir ces éléments avec cette technique que d'utiliser des images infographiques, qui permettent de contrôler absolument tous les éléments », admet-il. « Pour le film, il fallait relever ce défi « à l'ancienne », plutôt que de générer des images par ordinateur, ce que Wes n'aime pas du tout ».

Non content d'éviter les effets numériques, Anderson préfère les décors en dur. « À un moment donné, on s'est demandés si on n'allait pas recourir au matte painting pour le ciel », note Ledbury, « mais Wes préférait une maquette en dur. Il veut avoir un décor construit sous les yeux ».

Photographie & Décors

Bien qu'il travaille souvent à distance grâce à un dispositif d'écran de contrôle, Anderson a été plus proche que jamais de son équipe tout au long du tournage. Il a vérifié et exploré le moindre élément visuel et tactile de L'ÎLE AUX CHIENS : chaque minuscule grain de sable balayé par le vent dans les dunes de l'Île Poubelle, chaque éclat de bois des ponts de bambou, la moindre fissure dans les façades des vieilles usines, le moindre brin d'herbe tremblotant.
Anderson et le chef opérateur Tristan Oliver se sont retrouvés sur L'ÎLE AUX CHIENS pour la première fois depuis FANTASTIC MR. FOX. Oliver, un spécialiste du stop motion qui a notamment travaillé sur de grands films des studios Claymation, comme les courts-métrages de WALLACE ET GROMIT, ou des films en stop motion comme CHICKEN RUN et L'ÉTRANGE POUVOIR DE NORMAN, savait qu'Anderson avait une approche bien à lui concernant la lumière, les nuances, le cadrage et la composition.

Mais L'ÎLE AUX CHIENS possède une dimension cinématographique assez inhabituelle, même pour un film de Wes Anderson, notamment grâce à des techniques peu usitées en cinéma d'animation, comme de longs travellings ou des plans en hyperfocale (dans lesquels chaque personnage est net), dont Kurosawa était féru.
Oliver remarque : « Je ne me suis pas du tout référé à d'autres films d'animation, parce qu'on ne s'est justement pas du tout attardés sur le fait que ce film était un film d'animation ».
Le gros problème du stop motion, c'est que filmer de petits objets en très gros plan restreint drastiquement les options des réalisateurs. Parfois, c'est cette restriction qui a permis des innovations intéressantes. « Il faut prendre beaucoup


 L'avis de la presse 

Télérama - Louis Guichard
Il y avait déjà une île dans la filmographie de Wes Anderson : celle des amoureux ¬fugueurs de 12 ans dans Moonrise Kingdom, un sanctuaire d'innocence et d'idéalisme. L'Ile aux chiens se situe à l'opposé. C'est une décharge, un ¬cimetière, une jungle. On y abandonne massivement, systématiquement, les chiens, décrétés porteurs d'une grippe fatale, et on les laisse ¬vivoter ou s'entretuer pour un peu de nourriture avariée au milieu des ordures. Comme les animaux de ce film d'animation parlent et sont dotés de caractéristiques humaines, ils sont aussi, évidemment, nos doubles.

D'un succès à l'autre (il est parti¬culièrement apprécié en France), le cinéaste américain est ainsi passé des tourments intimes de ses débuts (La Famille Tenenbaum) à la fable sociale (Fantastic Mr Fox), puis à l'épopée historique (The Grand Budapest Hotel). L'Ile aux chiens est son film le plus politique. Bien que situé dans un Japon futuriste, parfois rétro-futuriste comme pour brouiller les pistes, il fait songer, à travers une figure de ¬dirigeant corrompu et autocrate, à Donald Trump ou Vladimir Poutine. Et l'île du titre évoque les zones insalubres où s'entassent, aujourd'hui, les populations déplacées, indésirables, refoulées. Avec cet arbitraire terrifiant qui frappe tel groupe, telle religion ou ethnie : ici, la déportation des chiens s'effectue au profit des chats, vénérés par le pouvoir en place.

Fils adoptif de l'ignoble dirigeant, un préadolescent atterrit sur l'île pour y chercher son animal de compagnie disparu. Il s'allie alors avec une bande de cinq chiens errants, et découvre peu à peu la manipulation politique à l'origine de cette fourrière géante. Une aventure extraordinairement contrastée et foisonnante prend corps : le film sidère par sa profusion de détails visuels et narratifs, qui donne souvent l'impression de n'en capter, au vol, que quelques-uns. Wes Anderson mélange les estampes japonaises avec la haute technologie et l'art de Méliès avec les superpouvoirs numériques. Les gags alimentent la noirceur. Les marionnettes rappellent l'enfance par la naïveté de leur style, mais la violence sanglante qu'elles affrontent, les mutilations et les maladies qu'elles subissent destinent L'Ile aux chiens à un public adulte.

Une guerre haletante se joue entre le cynisme (mot dont l'étymologie ¬ramène, paradoxalement, au chien) des puissants et la soif de justice du petit héros, soutenu à distance par des lycéens engagés. Connaître les films précédents de Wes Anderson et leur douce mélancolie ne suffit pas à deviner à l'avance l'issue de ce combat, surprenante à tous points de vue. Le film tiendrait donc du sans-faute s'il n'avait deux défauts. La représentation conventionnelle des chiens femelles déçoit de la part d'un cinéaste aussi sophistiqué et contemporain, a fortiori dans un plaidoyer pour l'éga¬lité. Heureusement que la bravoure d'une jeune fille corrige le tir... Et le film d'action brute prend le pas sur cette délicatesse qui a toujours fait la patte (si l'on ose dire) de l'auteur. En somme, face à la rudesse de l'époque, Wes Anderson redouble de maîtrise et d'inventivité, mais s'adonne aussi à la sauvagerie.


Libération - Elisabeth Franck-Dumas
Wes Anderson déteste-t-il les chiens ? Le très sérieux New Yorker s'était posé la question, en 2012, dressant la liste des canins malmenés ou tragiquement disparus au cours des films du cinéaste. Il y avait Buckley (la Famille Tenenbaum), Spitz (Fantastic Mr. Fox), ou encore Snoopy (Moonrise Kingdom)... Le chroniqueur de l'hebdo attribuait cette apparente cruauté au «manque légèrement antisocial de sentimentalité» du cinéaste (!) et au fait que le sort des chiens lui servait à révéler les dysfonctionnements de la cellule familiale.

Serait-ce pour se rattraper que Wes Anderson a réalisé l'Ile aux chiens (Isle of Dogs), dont le titre en anglais s'entend comme une déclaration d'amour : «I love dogs» ? De fait, ce film virtuose d'animation stop-motion (la même technique que pour Mr. Fox, des marionnettes animées image par image) reflète l'habituelle maniaquerie ébouriffante du réalisateur, mais s'étoffe tout à la fois d'une poignante épopée picaresque, d'un brûlot politique, et d'un manifeste antispéciste où les chiens se taillent la part du lion. A eux le privilège d'incarner la survie d'un idéal démocratique contre la dictature, à eux la dignité, la camaraderie et l'altruisme qui semblent avoir déserté les rivages humains (aux animaux l'humanisme, donc). Une part importante du film se déroule sur une «île poubelle» où les chiens ont été exilés de force, et le plus beau tour de l'Ile aux chiens est de faire de ce paysage post-apocalyptique, mi-décharge mi-aire de jeux abandonnée, son horizon radieux. Il l'est tant pour l'intrigue que pour le cinéma d'Anderson, qui trouve là une place nette venant rafraîchir ce qui, sinon, risquerait de le figer dans une autoparodie, un empilement de superlatifs venant écraser jusqu'au tour de force de The Grand Budapest Hotel dans sa débauche de moyens miniaturistes (1 000 marionnettes fabriquées à la main, plusieurs déclinaisons pour varier la taille selon les plans, 240 décors fabriqués de toutes pièces, etc.)

Le scénario, écrit par Anderson avec l'aide de ses comparses Roman Coppola et Jason Schwartzman, ainsi que de l'acteur et scénariste Kunichi Nomura, place l'action au Japon. La localisation est prétexte à divers morceaux de bravoure et d'exercices d'admiration dont une extraordinaire séquence de préparation de sushis, qui ont valu à Anderson l'ire de critiques y décelant de l'appropriation culturelle, et nous valant moult clins d'œil que le rythme frénétique du film empêche de recenser dans leur intégralité - du cinéma de Kurosawa aux estampes d'Hiroshige et Hokusaï.


Première - Eric Vernay
Wes Anderson ne nous surprennent plus vraiment depuis Fantastic Mr Fox. Ce passage à l'animation en stop-motion semblait être à l'aboutissement logique de la maniaquerie légendaire du Texan, en même temps qu'un possible point de non-retour : quel besoin de s'ennuyer avec le « réel » désormais quand on pouvait à ce point contrôler chaque poil d'oreille au millimètre près, plan par plan ? Le stop -motion et Anderson étaient fait pour s'entendre et la perfection de Mr Fox était là pour le confirmer : elle avait quelque chose d'indépassable. Ce n'est peut-être pas un hasard si les deux films « live » qui ont succédé au sommet vulpin, Moonrise Kingdom et The Grand Budapest Hotel, empruntaient une pente rétro : scout sixties à la photo jaunie dans l'un, hôtel mortifère de l'entre-guerre dans l'autre. Ce cinéma-là, aussi plastiquement virtuose soit-il, sentait le renfermé. Son inventivité formelle s'étalait dans un romanesque sous cloche, presque aseptisé, telle une fleur exotique cultivée en serre. Quand ses thuriféraires y voyaient la preuve d'un génie au faîte de sa maîtrise plastique, d'autres, moins cléments, commençaient à humer dans ses effets de signature les signes avant-coureurs d'une décadence artistique à la Tim Burton.

Mâles alpha
L'île aux chiens arrive donc à point nommé. Son pitch d'épopée SF nippone animée en volume laisse espérer un salvateur coup de guidon. Nous voilà donc au Japon, dans 20 ans. Les chiens sont devenus has-been. L'épidémie de grippe canine n'aide pas : la métropole imaginaire de Megasaki décide d'envoyer les pauvres toutous en quarantaine. Les rebuts sur pattes vivent désormais dans une sordide île couverte de détritus. Ghettoïsés, les ex-meilleurs amis de l'homme sont désormais livrés à eux-mêmes, affligés de puces, de toux grasses et d'inquiétantes carence en croquettes. Dans leur malheur, les parias vont pourtant avoir la chance de prouver leur valeur aux yeux des humains quand Atari, un garçon de 12 ans, atterrit sur l'Ile Poubelle à bord de son avion artisanal. Neveu du maire véreux de Megasaki, l'orphelin en tenue d'astronaute est à la recherche de son chien Spots. Malgré d'innombrables périls (meute cannibale, déchets toxiques, etc), les cinq cabots vont aider l'enfant dans sa mission, et par la même occasion, fourrer leur truffe de mâles alpha intrépides dans une vaste affaire de conspiration politique.

Hybridations
Imaginez Les Douze salopards d'Aldrich, incarnés par les canidés tragiques de The Plague Dogues, mais version kawai et en 3D, et mis en relief par les profondeurs de champ d'Akira Kurosawa dans un Japon rétro-futuriste et bilingue. A priori hétérogènes, ces éléments s'intègrent parfaitement aux motifs habituels d'Anderson, aussi bien formels que thématiques : on retrouve ses personnages de génies inadaptés, orphelins magnifiques et autres mavericks mélancoliques, dont l'insularité existentielle, y compris au sein de leur propre communauté, s'exprime à même la composition des plans, morcellés à l'extrême (splits screens, symétrie, hyperfocale). Mais au lieu de se contenter de recycler son folklore intime, Anderson le met en tension avec celui d'un Japon fantasmé, le fait foisonner en jouant avec humour sur le bilinguisme (et l'incommunicabilité), mais aussi sur les hybridations musicales (pop indé et tambours Taiko) ou les régimes d'image (anime, estampes, théâtre d'ombres). Le Texan branche ainsi l'Occident sur le Soleil Levant, le polar sixties sur le futur pré-apocalyptique, le formol sur le Biactol. L'émotion se cogne à l'abstraction, ne gagne pas à chaque coup certes, mais étincelle il y a, et franchement, elle a de la gueule.



Les Inrockuptibles - Jean-Marc Lalanne
Si on l'a déjà aperçu à Cannes (Moonrise Kingdom) ou à Venise (Darjeeling Limited), Wes Anderson joue à la maison à Berlin. C'est à la berlinale, en 2002, qu'a été lancé son premier vrai succès en Europe, La famille Tenenbaum. Puis La vie aquatique (2005) et The grand Budapest hotel (déjà en ouverture en 2014) ont valu des accueils berlinois triomphaux au cinéaste. Et inversement la fidélité de Wes Anderson au festival allemand permet d'assurer à la compétition au moins un film hyper consensuel, ravissant à la fois la critique et le public. L'opération s'est à nouveau reproduite hier : la dystopie critique L'île aux chiens a été applaudie avec ferveur lors de la soirée d'ouverture du festival. Ce divertisseemnt haut de gamme, griffé à chaque plan de la marque visuellement raffinée de son auteur, est de fait un parfait film de gala. Il est aussi mieux que ça.

Il y a eu au tournant dans le cinéma de Wes Anderson. On peut le situer à la bascule dans les années 2000. Jusque là, son cinéma investissait plutôt le champ des affects, des gerçures sentimentales, du blues existentiel. Même si les grands espaces (de l'Inde par exemple) ou des grands fonds marins venaient élargir le cadre de ces ondulations intimistes, la famille, ses chagrins rentrés, ses dysfonctionnements constitutifs, étaient la matière de tous ses récits. Et puis Fantastic Mr. Fox (2009) est venu tout d'un coup donner un tour plus politique à la mélancolie d'Anderson. La question de la famille y était davantage nouée à celle de la société, son organisation, ses injustices. Quelque chose de plus trépidant, issu du cinéma d'aventures, venait aussi speeder la langueur chagrinée des films de La famille Tenenbaum ou La vie aquatique. En dressant une spectaculaire histoire du XXeme siècle, et des différents visages qu'y a pris la barbarie, The grand budapest hotel élargissait encore le champ. L'île aux chien est plus politique encore.


Fake news

Soit une épidémie de grippe canine qui s'abat sur le Japon. Le maire d'une importante métropole feint de s'occuper de la santé publique en proposant la déportation de tous les chiens malades dans une île voisine, déchetterie publique où les toutous exilés dépérissent en se nourrissant de fonds de fonds de poubelle. La vraie motivation de ce maire dictatorial est en fait une phobie des chiens (et une vénération des chats). Le film surprend par un traitement assez dur, très adulte, de cet argument de fantaisie. Le dépérissement physique (œil crevé, corps malades, squelettes presqu'à nu), l'imagerie concentrationnaire, et quelques scènes étonnantes de crudité (la préparation d'un sashimi à partir de poissons découpés vivants, une greffe de rein humain représentée sans détour), dessinent un film aux angles coupants. Et dont la visée de critique politique est assez directe. Si l'intrigue prend place au Japon, c'est malgré tout à l'Amérique contemporaine que fait penser cette cité aux mains d'un chef qui manie la désinformation de masse et dissimule les vérités scientifiques élémentaires pour asseoir sa manipulation.

Où sont les chiennes ?

Le film est un manifeste antispéciste véhément. A quelques exceptions près, les humains sont rejetés à la périphérie et le chien y accède à une reconnaissance légale de ses droits. Dans son plaidoyer égalitariste, le film se joue aussi de cet impérialisme propre au cinéma américain qui vise à faire parler toutes les populations en anglais. Seuls les chiens ici parlent en anglais et les humains japonais sont sous-titrés. Mais il y a en revanche un point sur lequel le film se montre assez peu égalitaire. C'est celui des genres. Vraiment très peu de chiennes peuplent cette île aux chiens. Deux pour ainsi dire, et si au moins l'une d'elles est vraiment très réussie (bien que furtive), leur fonction est assez stéréotypée : intrigue secondaire amoureuse, reproduction, mais pas de rôle à jouer dans le scénario de courses-poursuites et d'action. L'espèce humaine est un peu plus égalitaire que celle des chiens, puisque la fronde contre le maire est menée par une jeune étudiante américaine toute frisée. Mais là encore, c'est plutôt un jeune garçon qui occupe le centre. Des histoires de père et de fils, de frères unis ou désunis : la question du masculin occupe une place assez centrale dans le cinéma de Wes Anderson. Même si il n'en a pas moins, par le passé, créé aussi des personnages féminins magnifiques (à commencer par celui de Gwyneth Paltrow dans La famille Tenenbaum). Mais on est étonné que ce film qui sonne comme un appel pour une grande insurrection générale en la faveur de l'égalité soit aussi peu performant en son sein sur un des critères de cette égalité.

Far West et consentement

Il faut presqu'une heure pour qu'on comprenne que l'émancipation féminine est le sujet de Damsel, le western ironique de Nathan et David Zellner. Robert Pattinson incarne un homme qui part dans l'ouest profond des pionniers à la recherche de sa fiancée enlevée, avec pour acolyte une étrange prêtre un peu pleutre. Le récit ménage un certain nombre de retournements et Mia Wasikowska n'entre en scène qu'au milieu du film. L'opiniâtreté de son personnage à refuser les demandes d'amour toujours un peu abusive qui s'amoncellent à son passage, la colère qu'elle éprouve aux manifestations de sollicitude comme au désir si masculin de la sauver, est ce que le film comporte de plus contemporain et amusant. Mais cela ne suffit guère à donner de l'étoffe à un film qui court derrière les dernières étincelles des étoiles filantes Coen et n'en retient qu'un esthétisme trasho un peu puéril (les cow-boys ici se branlent au coin du feu sur le médaillon de leur copine et se font abattre en pissant - l'urine fuit encore du cadavre).




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