Mes Provinciales

  jeudi 24 Mai   
20 H 15



Montage : Louise Narbini
Décors : Brigitte Brassart
Mixage : Philippe Grivel
Image : Pierre-Hubert Martin
Production : Moby Dick Films
Producteur délégué : Frédéric Niedermayer
Son : François Mereu
Scénario, réalisation : Jean-Paul Civeyrac
Régie : Flore Camus
Casting : Constance Demontoy
Monteur : Ralph Foster,Edward Bursch
Costumes/Scripte : Claire Dubien
Producteurs délégués : Michèle et Laurent Pétin
Distribution : ARP Distribution

Site officiel


 Avec 

» Andranic Manet - Etienne» Gonzague Van Bervesselès - Jean-Noλl» Corentin Fila - Mathias
» Diane Rouxel - Lucie» Jenna Thiam - Valentina» Sophie Verbeeck - Annabelle
» Valentine Catzeflis - Barbara» Charlotte Van Bervesselès - Hιloοse» Nicolas Bouchaud - Paul Rossi
» Laurent Delbecque - William» Jeanne Ruff - Solange


 Synopsis 

Etienne monte à Paris pour faire des études de cinéma à l'université.
Il y rencontre Mathias et Jean-Noël qui nourrissent la même passion que lui.
Mais l'année qui s'écoule va bousculer leurs illusions...


 Anecdotes 

Naissance du scénario

Le scénario du film, qui raconte des histoires d'étudiants en cinéma, a plusieurs sources qui se sont cristallisées. En premier lieu l'expérience personnelle de Jean-Paul Civeyrac, puisque le cinéaste a étudié à la Fémis et y a dirigé le département réalisation. En second, les petites fictions réalisées pour le site d'Arte, « Blow Up », dans lesquelles il a mis en scène des personnages parlant de cinéma — par exemple, « Une heure avec Alice », avec Adèle Haenel et Grégoire Leprince-Ringuet, à partir des Amours d'une blonde de Milos Forman. Enfin, il y a aussi la découverte de La porte d'Ilitch de Marlen Khoutsiev. Civeyrac précise :

"Ce film, qui m'a ébloui, est l'histoire d'une amitié entre trois jeunes garçons au départ de leur vie. Je l'ai vu en juin 2016 ; en juillet, je commençais à écrire. En imaginant un récit en forme d'éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d'amitié, d'amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence — même si, bien entendu, il n'aurait pu être ce qu'il est devenu sans l'expérience de tous mes films précédents."
Une envie

Mes Provinciales est lié à la rencontre entre Jean-Paul Civeyrac avec Frédéric Niedermayer, son producteur. Tous les deux avaient envie de faire un film peu onéreux, qui pourrait se faire rapidement. Civeyrac a écrit le scénario en deux mois, et quatre mois plus tard, le tournage commençait.

Changement de vie
Comme certains de ses personnages dans Mes Provinciales, Jean-Paul Civeyrac a été lui-même un provincial qui est monté à Paris étudier le cinéma. Il habitait près de Saint-Etienne et son arrivée à Paris a été un bouleversement considérable. Le metteur en scène se rappelle : "Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c'était comme aller à Tokyo : c'était la grande aventure ! Mais à la Fémis, une bonne moitié de ma promotion venait de province. Dans la petite bande de quatre ou cinq que nous formions, cela aussi nous rapprochait. On se retrouvait à la Cinémathèque, on dialoguait avec des critiques parisiens qu'on avait lus, des cinéastes qu'on aimait, le monde du cinéma, vécu jusqu'alors depuis la solitude de nos chambres d'adolescents, soudain se concrétisait."

Signification du titre
Le titre « Mes provinciales » évoque d'un côté les jeunes filles avec lesquelles Etienne a des relations sentimentales et de l'autre il fait référence à Pascal (notamment à ce qu'il dit de l'imposture, de la pureté des intentions en conformité avec les actes). "Peu à peu, Etienne apprend à ne pas se mentir à lui-même, à ne pas s'illusionner sur ses propres capacités, artistiques et sentimentales. Par exemple, à ne pas s'imaginer fidèle quand il ne l'est pas", précise Jean-Paul Civeyrac.
Côté casting
Les acteurs du film sont quasi inconnus. Jean-Paul Civeyrac aime travailler avec ce type de comédiens vierges de leur image et qui ont une grande disponibilité. Le réalisateur explique au sujet de la distribution de son film : "Et à chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Et, bien sûr, j'ai conscience qu'il y a dans tout ça un petit côté pygmalion. Constance Demontoy, la directrice de casting, a vu énormément de jeunes acteurs, avant de trouver Andranic/Etienne qui vient à la fois du cours Florent et de la Fémis où il suivait le parcours « égalité des chances » en réalisation. Gonzague/Jean-Noël n'avait joué qu'au théâtre, c'est son premier rôle dans un film. Sophie/Annabelle, avait joué dans « À trois on y va » de Jérôme Bonnel. Diane/Lucie était dans « Fou d'amour » de Philippe Ramos. Jenna/Valentina, avait tourné, entre autres, avec René Ferré et Cédric Kahn et également dans la série « Les revenants ». Quant à Corentin/Mathias, il jouait dans « Quand on a 17 ans » d'André Téchiné."
Mise en scène simple
Jean-Paul Civeyrac a opté pour une mise en scène simple, économe, transparente, pour que le spectateur oublie la caméra. Le cinéaste a procédé de manière inverse que sur A travers la forêt où il y a dix plans séquences et où la caméra est comme un personnage créant l'espace et la durée. Il raconte : "Dans « Mes provinciales », il n'y a que des plans fixes et des panoramiques (sauf, à dessein, dans les tout derniers plans), avec une caméra qui filme des gens qui parlent, soit en marchant soit en restant assis, parce que j'ai pensé que l'intérêt du film résidait précisément dans ces personnages-là — et donc, ces acteurs-là. Orson Welles racontait qu'on avait demandé à Chaplin : « Pourquoi vos cadres ne sont jamais intéressants ? Et Chaplin avait répondu : « Parce que c'est moi qui suis intéressant ». C'est une réponse qui me semble parfaite."
Omniprésence de Bach
L'omniprésence du compositeur Johann Sebastian Bach est une constante chez Jean-Paul Civeyrac. C'est le seul compositeur que le metteur en scène peut écouter tous les jours sans se lasser. Mais s'il a décidé de prêter au personnage d'Etienne ce même goût, c'est aussi parce que, lorsque Civeyrac était enfant, il s'est construit à l'aide d'artistes radicaux tels Godard, Straub/Huillet, Bresson, Pasolini, Genet, Emily Dickinson, etc, et donc Jean-Sébastien Bach. Le réalisateur confie : "Avoir de solides repères me paraît un besoin légitime quand on est étudiant mais ils finissent par écraser tout le reste. C'est avec le temps qu'on apprend à aimer aussi beaucoup d'autres choses, et sans les contradictions qu'on présupposait un peu dogmatiquement. Comme, par exemple, dans le film, cette musique assez sentimentale, associée à l'amour, et qui est de Giya Kancheli."


 Quelques mots 

Jean Paul Civeyrac
Biographie - Filmographie

Né en 1964, Jean Paul Civeyrac fait des études de philosophie à l'Université de Lyon avant d'étudier à la Fémis à Paris. Là, il réalise le court métrage « La Vie selon Luc » (1991), sélectionné en compétition à Cannes.
En 1996, il tourne son premier long métrage, « Ni d'Ève ni d'Adam », suivi de « Les Solitaires », « Fantômes », et « Le doux amour des hommes ». « Toutes ces belles promesses » gagne le Prix Jean Vigo en 2003. Il signe encore « À travers la forêt », « Des filles en noir », sélectionné en 2010 à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, et « Mon amie Victoria » en 2014. En parallèle, il se consacre à l'enseignement à la Fémis, à l'Université Paris VIII, et au Cours Florent. De L'incidence Éditeur a publié en 2014 un recueil de textes consacrés au cinéma et à la musique, « Écrit entre les jours » ; et P.O.L un essai sur le cinéma « Rose pourquoi » en 2017.

Longs-métrages

2018 Mes provinciales
2014 Mon amie victoria
Festivals : Londres, Namur, São Paulo, Hong-Kong, Los Angeles, Vancouver...
2010 Des filles en noir
Festival de Cannes – Quinzaine des Réalisateurs
2005 À travers la forêt
Rencontres Internationales de Cinéma à Paris
2003 Toutes ces belles promesses
Festival de Locarno, Festival de Toronto, Festival Paris Cinéma. Prix Jean Vigo 2003
2002 Le doux amour des hommes
Festival de Berlin
2001 Fantômes
Festival de Berlin, Grand Prix du Festival de Belfort
2000 Les solitaires
Grand Prix du Festival de Belfort
1997 Ni d'Ève ni d'Adam
Festival de Venise, Festival d'Angers
Courts-métrages
2016 Un jour de blues chez Elena – 12 minutes – Arte
2012 Françoise au printemps – 12 minutes – Arte
Fairy Queen – 45 minutes – ENSAD Festival de Locarno
2011 Une heure avec Alice – 13 minutes – Arte
Louise, le dimanche – 4 minutes – Arte
2008 Malila s'est envolée – 35 minutes – Festival de Locarno
2006 Ma belle rebelle & Mon prince charmant 2 x 11 minutes - Fictions Cannes - Adami
2004 Tristesse beau visage – 17 minutes – Arte Quinzaine des Réalisateurs
1991 La vie selon Luc – 15 minutes – La Fémis
Compétition officielle, Festival de Cannes


 Entretien 

Entretien avec Jean Paul Civeyrac

Qu'est-ce qui vous a conduit à réaliser ce film-là, maintenant ?

Ce film est très lié à ma rencontre avec Frédéric Niedermayer, mon producteur. On avait envie d'un film peu onéreux, qui pourrait se faire rapidement. J'ai écrit le scénario en deux mois, et quatre mois plus tard, on tournait ! Tout s'est fait dans un rapport de confiance, dans une énergie qui n'a jamais faibli, un peu comme dans un rêve tant tout s'est enchaîné de façon quasi miraculeuse, en rencontrant à tous les stades de la fabrication du film des personnes que le projet enthousiasmait (distributeurs, acteurs, équipe technique, etc).
Quant au scénario lui-même, qui raconte des histoires d'étudiants en cinéma, il a plusieurs sources qui se sont cristallisées d'un seul coup. D'abord mon expérience personnelle : ayant été étudiant à la Fémis, y ayant ensuite dirigé le département de réalisation, et enseignant maintenant à Paris VIII, j'ai été depuis 30 ans en contact permanent avec des étudiants en cinéma. C'est donc un sujet que je connais bien. Il y a eu aussi les petites fictions réalisées pour le site d'Arte, « Blow Up », dans lesquelles j'ai mis en scène des personnages parlant de cinéma – par exemple, « Une heure avec Alice », avec Adèle Haenel et Grégoire Leprince-Ringuet, à partir des « Amours d'une blonde » de Milos Forman. Et puis, la découverte de « La porte d'Ilitch » de Marlen Khoutsiev a été aussi déterminante. Ce film, qui m'a ébloui, est l'histoire d'une amitié entre trois jeunes garçons au départ de leur vie. Je l'ai vu en juin 2016 ; en juillet, je commençais à écrire.
En imaginant un récit en forme d'éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d'amitié, d'amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence – même si, bien entendu, il n'aurait pu être ce qu'il est devenu sans l'expérience de tous mes films précédents.


La ferveur des étudiants pour le cinéma est-elle une flamme immuable ?

Oui, bien sûr, mais parmi l'ensemble des étudiants, seule une minorité la possède réellement.
À cet âge-là, beaucoup se cherchent encore ou sont simplement attirés par le milieu du cinéma, et souvent, s'ils y trouvent ensuite une place, ils ne réalisent pas de films. La ferveur cinématographique dont parle « Mes provinciales » est celle qui anime tous ceux pour qui faire des films est une quête existentielle.
Ils doivent être à la hauteur de l'idée qu'ils se font de leur art et d'eux-mêmes ; et c'est bien sûr la vie qui va se charger de leur apprendre où ils se trouvent exactement.


Vous aussi avez été un provincial qui monte à Paris étudier le cinéma.

Oui, j'habitais près de Saint-Étienne, et l'arrivée à Paris a été un bouleversement considérable. Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c'était comme aller à Tokyo : c'était la grande aventure ! Mais à la Fémis, une bonne moitié de ma promotion venait de province. Dans la petite bande de quatre ou cinq que nous formions, cela aussi nous rapprochait. On se retrouvait à la Cinémathèque, on dialoguait avec des critiques parisiens qu'on avait lus, avec des cinéastes qu'on aimait. Le monde du cinéma, vécu jusqu'alors depuis la solitude de nos chambres d'adolescents, soudain se concrétisait. Durant toutes ces années, quelqu'un comme Jean-Claude Biette, par exemple, a énormément compté pour moi. Et puis, plus concrètement, venir à Paris, c'était aussi régler les difficultés de logement et d'argent. Heureusement, comme beaucoup à la Fémis, j'étais boursier. D'une certaine façon, filmer Paris en noir et blanc, c'était tenter de lui conférer quelque chose de romanesque, de restituer un peu de cette aventure que vit tout provincial en la découvrant, c'est-à-dire, au fond, de lui donner une beauté toute particulière.


Un autre thème du film, c'est le passage du rêve au réel.

Seul en province, on se sent doué, invincible, mais arrivé à Paris, on se confronte aux autres. Cela crée une émulation mais aussi une sorte de concurrence. On est soudain confronté à ce qu'on fait, à ce que l'on peut faire, on quitte le rêve flou de ce que l'on croyait être capable de faire. C'est brutal, douloureux, on tombe parfois dans des trous abominables. La scène où il faut sortir Etienne de son lit parce qu'il ne veut pas aller tourner, et bien je l'ai réellement vécue. J'étais tellement convaincu que ce que je faisais était mauvais que je ne voulais plus me montrer ! Ainsi, dans le film, Etienne va peu à peu se mesurer aux autres, à lui-même, et découvrir ses propres limites.


Le titre « Mes provinciales » semble jouer sur plusieurs tableaux...

D'un côté, il évoque les jeunes filles avec lesquelles Etienne a des relations sentimentales – j'ai pensé à « Mes petites amoureuses » de Rimbaud –, et de l'autre, il fait bien sûr référence à Pascal, et notamment à ce qu'il dit de l'imposture, de la pureté des intentions en conformité avec les actes. Peu à peu, Etienne apprend à ne pas se mentir à lui-même, à ne pas s'illusionner sur ses propres capacités, artistiques et sentimentales. Par exemple, à ne pas s'imaginer fidèle quand il ne l'est pas.


Le film est très autobiographique ?

Le film mêle de façon très libre des expériences vécues et de la fiction pure. C'est donc plus de l'auto-fiction que de l'autobiographie. Mais il est vrai que c'est sans doute la première fois que j'ai si peu de distance avec mes personnages, que je les connais aussi intimement. J'ai pu parler à chaque acteur très précisément et très longuement de son personnage, du texte, du sous-texte, des références en jeu. Pendant la préparation, on a fait beaucoup de séances de travail dramaturgique, comme au théâtre. J'ai tenté de leur transmettre un peu de cette ferveur cinématographique, et ils ont plongé dans leur rôle avec une générosité et une avidité qui, aujourd'hui encore, m'impressionnent beaucoup. Comme nous avions décidé de tourner sans attendre, l'élan qui s'est créé pendant ces répétitions ne s'est heureusement pas perdu.


Les acteurs de votre film sont quasiment inconnus.

Travailler avec de jeunes acteurs est toujours un grand plaisir. À chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Vierges de leur image, ils sont d'une grande disponibilité, et d'une émouvante humilité.
Dans « Mes provinciales », il y a comme un écho entre ces acteurs et ces personnages d'étudiants en cinéma. En effet, ces étudiants, que je côtoie toute l'année à Paris 8, et qui ont beaucoup inspiré le scénario en se mêlant à l'auto-fiction liée à mon propre passé d'étudiant, partagent quelque chose avec ces acteurs en devenir : ils commencent tout juste à faire des films, ils sont incertains de leur talent, inquiets de l'avenir que le monde leur réserve (socialement mais aussi écologiquement, politiquement, etc), ils manifestent à la fois une innocence et une lucidité qui, souvent, les amènent à un fort engagement. Qu'ils soient incarnés dans le film par la façon d'être et de parler d'une nouvelle génération d'acteurs du cinéma français a permis, me semble t-il, de trouver une justesse de représentation, et par là, de toucher à des problématiques et à des émotions très contemporaines.


Comment avez-vous procédé, pour faire le casting ?

Pour le casting, je ne prends jamais une scène extraite du scénario : la voir jouer tant de fois finit par l'user, et le jour où on doit la tourner, elle n'inspire plus grand chose de vivant. Je préfère donc écrire une nouvelle scène mettant en scène les personnages du film. Pour « Mes provinciales », j'ai écrit un dialogue où il était question d'art et de son importance dans la vie, car, dans le film, les discussions au sujet du cinéma devaient être parfaitement crédibles. Certains acteurs passant le casting ne parvenaient pas à donner l'illusion de savoir de quoi ils parlaient. Cela a permis de faire un premier choix. Ensuite, j'ai ajouté une deuxième partie à la scène où l'un des personnages avouait son amour à l'autre, et ceci afin de me permettre de voir comment les acteurs, à qui on demandait de jouer les deux rôles, pouvaient atteindre une émotion forte. Et c'est après avoir choisi tous les acteurs qui nous paraissaient les plus authentiquement intenses qu'on a distribué les rôles. C'est donc en même temps que moi qu'ils ont découvert les personnages qu'ils allaient interpréter. Une lecture du scénario par tous a permis de vérifier que nous ne nous étions pas trompés dans la répartition des rôles – ce qui était possible car chacun apportait à son personnage quelque chose que je n'avais pas prévu et qui me semblait l'enrichir. Si j'ai procédé ainsi, c'est que je crois à la combinaison d'une personne vivante et d'un personnage de papier afin de créer le caractère unique d'un personnage cinématographique.


« Mes provinciales » est un film réaliste, ce qui n'est pas toujours le cas dans votre cinéma.

J'ai fait des films de réalisme intérieur, et d'autres de réalisme extérieur, comme disait Jean Renoir. Certains d'eux parlent d'un monde totalement fantasmé, voire onirique, d'autres, comme « Mes provinciales », parlent d'un monde bien réel, même si, bien sûr, je suis toujours très loin du naturalisme. Dans ce film, il y a un vrai contexte, une vraie ville, avec des rapports entre les gens que l'on peut reconnaître. Bergman excellait dans ces deux manières d'être réaliste. « Persona » d'un côté, « Scènes de la vie conjugale » de l'autre. Avec « Fanny et Alexandre », il a réussi à associer les deux, et c'est un de mes films de chevet.


Quels ont été vos partis pris de mise en scène ?

J'ai pensé qu'il fallait une mise en scène simple, économe, transparente, qu'on oublie la caméra, qu'elle s'efface, qu'elle ne soit pas entre le spectateur et les personnages. C'est le contraire d'« À travers la forêt » où il y a dix plans séquences, et où la caméra est comme un personnage créant l'espace et la durée. Si, dans « Mes provinciales », il n'y a que des plans fixes et des panoramiques (sauf dans les tout derniers plans), avec une caméra qui filme des dialogues de gens qui marchent ou sont assis, c'est parce que j'ai pensé que l'intérêt du film résidait précisément dans ces personnages-là – et donc, ces acteurs-là. Orson Welles racontait qu'on avait demandé à Chaplin : « Pourquoi vos cadres ne sont jamais intéressants ? Et Chaplin avait répondu : « Parce que c'est moi qui suis intéressant ». C'est une réponse qui me semble parfaite.


Le montage a beaucoup fait évoluer le film ?

L'intérieur de chacune des séquences n'a pas posé de grandes difficultés. En revanche la structure d'ensemble du film a demandé pas mal d'ajustements par rapport au scénario. En fait, j'avais imaginé le film comme une chronique de la vie estudiantine, juxtaposant librement les scènes, sans grands liens de cause à effet, mais cette mosaïque ne marchait pas complètement. J'ai découvert ainsi que le film avait une ampleur romanesque plus importante que prévue. Le montage a donc rétabli les causes et les effets, renforcé la structure romanesque, et un peu ôté de cet aspect « chronique » que possédait le scénario.


L'omniprésence de Bach est une constante chez vous...

C'est le seul compositeur que je puisse écouter tous les jours sans jamais me lasser ! Mais si j'ai prêté à Etienne ce même goût, c'est aussi que, lorsque j'étais étudiant, je me suis construit à l'aide d'artistes radicaux : Godard, Straub/Huillet, Bresson, Pasolini, Genet, Emily Dickinson, etc, et donc, oui, Jean-Sébastien Bach. Avoir de solides repères me paraît un besoin légitime quand on est étudiant mais ils finissent par écraser tout le reste. C'est avec le temps qu'on apprend à aimer aussi beaucoup d'autres choses, et sans les contradictions qu'on présupposait un peu dogmatiquement. Comme, par exemple, dans le film, cette musique assez sentimentale, associée à l'amour, et qui est de Giya Kancheli.


Vous avez filmé vos personnages avec beaucoup de bienveillance...

C'est encore l'héritage de Renoir, le fameux « chacun a ses raisons ».
Je n'aime pas les films qui se livrent au jeu de massacre, où l'on ne montre que des personnages méchants, bêtes, aliénés, le réalisateur laissant entendre au spectateur, flatté et rendu complice, qu'ils ne sont pas, eux, comme ces gens-là sur l'écran. J'essaie de mettre en valeur tous les personnages que je filme, en laissant le spectateur libre d'en penser ce qu'il veut.


 L'avis de la presse 

Libération -
Mes Provinciales commence par un acte éminemment romanesque que chaque jour bien des jeunes Français accomplissent depuis des siècles, avec à peu près la même excitation, les mêmes illusions : Etienne (Andranic Manet) quitte sa province (Lyon, en l'occurrence) pour monter faire ses études à Paris. Cinéphile et aspirant cinéaste, il sera étudiant en cinéma à Paris-VIII. Pourquoi a-t-on vu sur les écrans tant d'étudiants en philosophie, en art plastique, en lettres et si peu en cinéma ? Parce que c'est prendre le risque de la mise en abîme, du discours méta, du cinéma se commentant lui-même.
Apprentissage

Mais si Jean-Paul Civeyrac (auteur de Fantômes, A travers la forêt, des Filles en noir, Mon Amie Victoria...) s'en sort si parfaitement, ce n'est pas seulement parce qu'il a lui-même été étudiant (à la Femis) et qu'il est désormais professeur (à Paris-VIII, justement) mais surtout parce qu'il connaît intimement la valeur existentielle que peut représenter le cinéma pour certains jeunes gens. Ces étudiants et étudiantes, saisis à l'âge des possibles et des choix décisifs, savent que parler des films ou en faire déborde du seul cinéma : leurs goûts et leurs pratiques engagent tout leur être et tout ce qu'ils deviendront. Là comme partout, il y a les puristes et les arrivistes, les exigeants et les indécis, les arrogants et les timides.
Ça fait naître des amitiés mais provoque aussi des trahisons, ça peut ouvrir des horizons magnifiques ou aboutir au renoncement le plus total. Entre l'arrangeant Jean-Noël et l'intransigeant Mathias, Etienne appartient à la majorité des incertains - il ne veut pas se trahir tout en souhaitant réussir.

Leur cinéphilie guide leur apprentissage esthétique mais aussi social, politique et sentimental. Autrement dit, le cinéma représente pour eux une manière d'habiter le monde, ou du moins de l'envisager habitable. On parle beaucoup, parce que c'est la première façon d'agir. On débat pour s'affirmer, pour asseoir sa pensée. On cite beaucoup de cinéastes (Khoutsiev, Paradjanov, Naruse), de philosophes (Pascal) et de poètes (Novalis, Nerval, Pasolini) parce qu'il n'y a pas de raison de les considérer autrement que comme une part de la réalité quotidienne, au même titre que l'alcool, les corps désirés ou les visages amis.

Bien sûr, les intransigeants seront considérés comme arrogants, et leur intimité avec l'art comme de la pédanterie. Mais à travers le personnage de Mathias, le film montre très précisément ce que leur apparente violence contient d'idéalisme, voire de romantisme, et combien ce sont eux, les puristes, les élitistes, les non réconciliés, tous ceux dont la passion inflexible est traduite comme du mépris ou de l'intolérance, qui sont les plus fragiles, les plus exposés à un inconsolable sentiment de déception et de trahison. C'est invivable, or il faut bien vivre, c'est-à-dire s'assouplir dans quelques concessions, et se trouver une place pas trop indigne.

Le lecteur aura compris combien ce film est à contre-courant de l'époque. Et Civeyrac assume son anachronisme, comme le faisaient Bresson, Rohmer ou Eustache : en serrant le présent dans les mots, en le tordant par des pensées anciennes, en le sublimant dans des intrigues intemporelles. C'est un geste fort ambitieux mais exécuté avec une très délicate simplicité, une limpidité noire et blanche qui laisse s'épanouir la parole et les visages. Sobre et tranchante, la mise en scène réserve à la musique - Mahler, Bach, Giya Kancheli - le soin de prendre en charge toute l'émotion retenue dans les corps et les regards. On n'oubliera pas les derniers plans d'Etienne sur la Symphonie n° 5 de Mahler. Que fait-il sur son canapé ? Il a vécu, il vit encore. Dehors, la ville est toujours là et continue à l'attendre. Le reste est poésie.


Positif - Jean-Christophe Ferrari
Le résultat est saisissant : rarement la jeunesse fut, à l'écran, aussi belle, aussi vibrante, aussi attachante, aussi confiante et inquiète à la fois.

Télérama - Louis Guichard
Il n'y en a que pour Paris, ou presque, dans Mes Provinciales. Le Paris des débutants qui débarquent, la ville qui aimante les rêveurs. Les héros ont tous une vingtaine d'années, ils viennent de Lyon, de Bordeaux, de Poitiers... Ils sont là pour leurs études ou pour que la vie commence enfin. Ils se rencontrent au hasard des colocations, des filières partagées, des fêtes improvisées, où l'on s'agglutine dans une cuisine minuscule avant d'aller traîner dans les rues désertes. La référence discrète à Blaise Pascal (Les Provinciales) donne un indice quant aux échanges de ces garçons et ces filles : ils sont imprégnés de littérature, de philosophie, de musique et d'art. Ils lisent Nerval et Novalis, non comme un legs de classe ou par snobisme, mais comme un idéal, une conquête, une manière de construire leur identité. Ces hauteurs qu'ils visent les rendent d'emblée beaux et émouvants.

Précisément, plusieurs d'entre eux étudient le cinéma à l'université Paris-VIII. Ils s'interpellent, se défient, se haïssent à cause d'idées divergentes sur ce que peut ou doit être un film. On voit très rarement, sinon jamais, de semblables discussions sur nos écrans : le réalisateur aurait peur d'être taxé de nombrilisme. Jean-Paul Civeyrac, lui, ose, et le résultat est passionnant. C'est qu'il y a, dans Mes Provinciales, une ampleur romanesque et une intensité inédites chez ce cinéaste discret, en activité depuis la fin des années 1990, auteur de films trop peu vus comme Des filles en noir ou Mon amie Victoria.

Le parcours du Lyonnais Etienne (Andranic Manet), qui s'est arraché à sa tranquillité familiale et amoureuse pour suivre sa vocation dans la capitale, distille d'abord une saveur balzacienne : confronté aux autres aspirants réalisateurs, il perd sa confiance, doute de son talent et de son avenir. Par Skype, il rassure sa petite amie restée à Lyon sur sa fidélité et la pérennité de ses sentiments, mais il enchaîne les aventures joyeuses, sincères, et ne sait plus qui il aime. En matière d'amitiés, il se place sous l'emprise de Mathias (Corentin Fila, découvert dans Quand on a 17 ans, d'André Téchiné), esthète intransigeant qui méprise les goûts et les travaux de presque tous ses condisciples. Pour lui, le cinéma devrait toujours « rendre le monde habitable », donner une dignité à ses personnages et à ses spectateurs, restituer au plus près la joie et la douleur de vivre...

Jean-Paul Civeyrac y parvient avec ce film. Une alchimie opère entre le contemporain (presque tout se déroule pendant l'hiver 2017) et la tradition la plus incandescente du cinéma d'auteur français. Les personnages butent sur l'état actuel du monde, hésitent sur la façon de l'affronter ou de le changer (l'ombre du suicide plane), mais le film rappelle aussi l'éclat déchirant et la plainte existentielle de La Maman et la Putain (1973), de Jean Eustache — un magnifique noir et blanc y contribue. Et aussi les rivalités passionnelles entre étudiants de Comment je me suis disputé... (1996), d'Arnaud Desplechin. Et encore les amours incertaines des Amants réguliers (2005), de Philippe Garrel.

Un épilogue, deux ans plus tard, ajoute à la captation des moments-clés de cette jeunesse une relecture bouleversante par ceux qui les ont vécus. Soudain, on voit les destins se cristalliser, comme dans les œuvres les plus accomplies. Finalement, un scénario original (alors que les producteurs poussent aujourd'hui à l'adaptation littéraire), quelques décors et des acteurs débutants ou peu expérimentés, regardés avec une attention magnifique, suffisent à donner un grand film.




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