Los Silencios

  jeudi 16 Mai   
20 H 15


Quinzaine des Réalisateurs Cannes

Réalisation : Beatriz SEIGNER
Scénario : Beatriz SEIGNER
Montage : Renata MARIA,Jacques Comets
Décors : Marcela GOMEZ
Image : Sofia OGGIONI
Musique : Nascuy Linares
Production : Laokoon FILMGROUP,Playtime PRODUCTION,Beatriz SEIGNER,Leonardo MECCHI,Thierry Lenouvel,David GARCIA
Coproducteur : François YON,Nicolas Brigaud- ROBERT,Valéry GUIBAL
Son : Gustavo NASCIMENTO,Fernando HENNA,Daniel TURINI,Jean-Guy VÉRAN
Producteur : Gabor STIPOS,Gabor RAJNA
Distribution : Pyramide Distribution

Site officiel


 Avec 

» MARLEYDA SOTO - Amparo» ENRIQUE DIAZ - Adam» MARIA PAULA ABARES PENA - Nuria


 Synopsis 

Nuria, 12 ans, Fabio, 9ans, et leur mère arrivent dans une petite île au milieu de l'Amazonie, aux frontières du Brésil, de la Colombie et du Pérou. Ils ont fui le conflit armé colombien, dans lequel leur père a disparu.
Un jour, celui-ci réapparaît mystérieusement dans leur nouvelle maison.


 Anecdotes 

Beatriz Seigner

Beatriz Seigner est une scénariste et réalisatrice brésilienne.
En 2009, elle réalise Bollywood Dream, première coproduction entre le Brésil et l'Inde, sélectionnée dans plus de 20 festivals internationaux (Busan, Tokyo, Paris, Los Angeles, São Paulo, etc).
Los Silencios est son 2ème long métrage.
Elle a également réalisé un documentaire, actuellement en post-production, Between Us, A Secret, sur les griots d'Afrique, et co-écrit le scénario du film de Walter Salles, La contadora de películas.


Au coeur de l'Europe, la monarchie austro-hongroise, où la modernité le dispute à l'obsolescence, se trouve avant la Première Guerre mondiale au centre de toutes les tensions européennes. François-Joseph, empereur d'Autriche et roi de Hongrie, règne depuis Vienne sur de vastes territoires qui représentent une douzaine de nations aux cultures et aux religions diverses. Socialisme, anarchisme, nationalisme : toutes sortes d'idéologies et d'aspirations politiques héritées du XIXe siècle y essaiment. À Vienne, l'antisémitisme moderne atteint sa maturité. De nouvelles approches scientifiques, les premières formes d'études psychologiques et de psychanalyse se développent, alors que se forment des groupes pseudo scientifiques et intellectuels, des sectes occultes à la tête desquelles des leaders éclairés veulent prendre une place particulière dans la société. Ainsi, de nombreux mouvements fondamentalement marginaux mais enthousiastes coexistent en Autriche-Hongrie, où toutes les formes d'art, y compris l'architecture, la littérature et le cinéma, sont en plein épanouissement. La crise d'identité résultant de la fragmentation des aspirations et du déclin de la monarchie, associée au désenchantement du monde et à la crise de la masculinité, donnent naissance à un monde vibrant qui pourrait aller à sa prospérité ou à sa chute.
Par-delà l'amour nourri par la société pour la technologie et son optimisme sans limite, un profond malaise se fait toutefois sentir – le sentiment rampant que quelque chose de menaçant, peut-être d'apocalyptique, va se produire.
Cette société, dont les codes et la sophistication sont incarnés par la manière dont les gens s'habillent et se comportent – les chapeaux qu'ils conçoivent et portent – préserve une façade de tranquillité. Mais sous le vernis de la civilisation, beaucoup de forces incontrôlables sont sur le point de surprendre toute une population qui place sa foi dans le progrès et la faire basculer dans une destruction d'une ampleur inédite.


 Entretien 

Entretien avec la Réalisatrice

Vous vivez au Brésil. Comment est née cette histoire de famille et de fantômes liée à la Colombie ?
Un jour, une amie colombienne m'a raconté une histoire folle à propos de son enfance. Elle a quitté la Colombie après avoir appris la mort de son père, elle s'est installée au Brésil... et elle y a retrouvé son père. J'étais tellement connectée à son récit que j'avais des images dans la tête, c'était mouvant, vivant, j'en rêvais même la nuit ! Donc j'ai commencé à écrire par bribes et flashs quelques scènes. Je me suis mise ensuite à enquêter et j'ai découvert que l'immigration colombienne était l'une des plus importantes au Brésil, surtout depuis 2006. En effet, quand Lula était Président, les lois concernant les réfugiés ont changé. Il les a assouplies afin que ces populations puissent avoir du travail, un logement, un salaire minimum. En bateau, on peut aller du Brésil à la Colombie en trois jours, le facteur géographique compte, les frontières sont étanches. J'ai rencontré plus de 80 familles colombiennes immigrées et je me suis aperçue que l'histoire de mon amie n'était pas un cas particulier, que d'autres familles colombiennes la partageaient. Ça a été un choc.

Où avez-vous tourné ?

Nous avons tourné à la frontière entre le Brésil, le Pérou et la Colombie, plus précisément sur une petite île baptisée « la isla de la fantasia ». Cette île est envahie par les eaux quatre mois par an et refait surface comme par magie le reste du temps.

Vous vous êtes nourrie de l'histoire des autres pour écrire ce film, pourtant il semble y avoir une résonance intime...

J'ai en effet repensé à ma propre enfance. Mon père a dû vivre caché une partie de sa vie et je ne savais pas où... Parfois, il venait me chercher à la sortie de l'école. J'essayais de ne jamais imaginer l'endroit où il vivait reclus. J'avais du mal à en parler aux autres, c'était très effrayant pour moi.
Quand j'ai écrit le scénario, ces souvenirs sont réapparus, et j'ai compris pourquoi une part de moi était si profondément touchée par ces récits que j'avais entendus.

Le processus d'écriture a-t-il été long ?

J'ai commencé à écrire en 2009. A cette époque, le scénario était très différent, j'envisageais de jouer notamment davantage avec la frontière réalité/fiction. Puis des amis m'ont parlé de cette île amazonienne. Je m'y suis rendue et j'ai commencé à interroger les habitants de l'île. J'ai demandé aux enfants ce qu'ils faisaient après l'école, comment était leur vie... Des questions banales. Mais j'en ajoutais toujours une dernière : « de quoi avez-vous peur ? ». Et là, tout le monde m'a parlé des fantômes de l'île, qu'ils évoluaient parmi les vivants et que parfois ils entraient dans leur corps pour les amener à faire de mauvaises choses. Ces fantômes semblaient les effrayer mais ils les avaient acceptés, ils vivaient avec eux. Les habitants de l'île viennent de diverses tribus mais ils partagent une sensibilité particulière avec les cultures indigènes. La présence des fantômes est bien réelle pour eux. Ils s'entretiennent avec eux, leur posent des questions, leur demandent conseil, leur offrent des cadeaux.

A ce moment-là, j'ai décidé de reprendre le scénario, j'ai écrit une nouvelle version, très différente des premières ébauches, inspirée par ces histoires de croyances. Le processus d'écriture en définitive aura été très long parce que mes sources d'inspiration ont été nombreuses. Elles viennent tant des histoires personnelles et collectives que de cette île elle-même, si singulière, et des sensations qu'elle m'a communiquées.

C'est un film sensible et sensoriel où des éléments surnaturels infusent dans la réalité et la nature...

Nous avons tout de suite eu une idée : suivre les mouvements de l'Amazone, la crue et décrue. Et nous l'avons appliquée au film lui-même, c'est-à-dire que nous voulions qu'il y ait une interaction entre la réalité et le fantastique, que la réalité soit parfois immergée et que sa perception puisse être transcendée. Ce film, je l'ai toujours vu comme un film où le sensoriel avait une place concrète, tout comme les fantômes ont une place concrète dans cette région insulaire.

Il y a aussi une dimension politique évidente.

Pendant l'écriture du scénario, je suivais de très près les accords de paix en Colombie. Lorsqu'ils ont été signés, le soulagement était immense. Ils marquent un tournant historique. Mais ils ont aussi, pour ma part, mis sur table la question qu'on se pose tous : peut-on pardonner au meurtrier de son père, de son fils, de son frère ? Quand je vois la capacité d'absolution de ces familles colombiennes, je suis très émue. Et si pardonner est très dur, c'est vivre ensemble qui importe pour avancer. C'est bouleversant et courageux. Que personne ne soit au courant de ces histoires au Brésil me consterne. Le Brésil est un pays exclusivement tourné vers les Etats-Unis et l'Europe, il déconsidère ses voisins. Nous avons pourtant de nombreux points communs avec les autres cultures latino-américaines. Il s'agit seulement d'ouvrir les yeux, d'oser se regarder et se tendre la main. J'avais envie de rendre accessibles aux Brésiliens des récits qu'ils ignorent.

Los Silencios est un drame mais toute forme de misérabilisme est bannie.

Ces femmes, ces hommes et ces enfants sont dignes, et ce n'est pas parce que leurs conditions de vie sont difficiles qu'ils doivent avoir honte. Ils se battent pour l'éducation de leurs enfants, pour les nourrir et les vêtir... Le seul regard qu'on peut poser sur eux, c'est un regard empreint d'amour et de sincérité. Le film fait écho à deux questions fondamentales pour moi : comment survit-on après avoir perdu un être cher et peut-on pardonner à ceux qui nous l'ont pris ? En termes de mise en scène, ces questions impliquaient de ne pas être dans l'emphase, de ne faire aucun travelling, d'utiliser la musique a minima - qu'on entend juste au début et à la fin du film. Tout le reste repose sur des sons organiques et naturels : l'eau, le vent, le coassement des grenouilles, le bruissement des feuilles, du bois ...

A l'image, des couleurs fluorescentes s'invitent et tranchent avec le reste du paysage. Quels sont les symboles derrière leur usage ?

En Amazonie, on porte souvent des couleurs fluo sur soi.
J'ai aussi entendu dire que dans plusieurs cultures indigènes on prête à un certain breuvage des vertus hallucinogènes : ceux qui le boivent voient des couleurs fluorescentes envahir le monde qui les entoure. Ils voient ce qui n'est pas accessible au monde du visible. Nous avons pensé que ça pouvait être un élément intéressant à intégrer, visuellement et narrativement. Avec Marcela Gomez, la directrice artistique du film, nous avons choisi de rendre les fantômes qui habitent l'île de plus en plus luisants et colorés à mesure que le film avance, et leurs manifestations visuelles sensibles et étranges mais pas effrayantes. La mort n'est pas synonyme de couleur noire dans toutes les cultures.

La vie et la mort sont au centre de deux séquences de prise de parole en groupe, deux séquences d'assemblées villageoises ...

La première assemblée, c'est l'assemblée des vivants où sont discutés les enjeux sociaux, la seconde, c'est l'assemblée des morts. La première est un lieu de prise de parole, la seconde est un lieu d'écoute. Ces séquences, je ne les ai pas inventées, ce sont les habitants de l'île qui m'ont parlé de leurs réunions et je suis donc venue avec ma caméra. Les villageois parlent avec leurs mots. Je ne voulais pas travestir la situation, mais en être le témoin silencieux. Cette île a un fonctionnement social précis et élaboré. On ne prend pas les décisions seul mais en collectivité. Les habitants se réunissent au minimum une fois par semaine pour débattre et voter. Partout où vous allez en Colombie, vous trouvez ce genre d'organisation sociale participative. Pour la séquence de l'assemblée des morts, là encore, nous ne voulions rien écrire mais laisser libres les mots de ceux qui avaient souffert de la guerre. Aucun acteur ne peut atteindre ce degré de vérité. Il y avait dans la pièce un ancien colonel des Farc qui avait fait de la prison, des victimes de la guérilla, des pères, des mères, des frères et des soeurs endeuillés, un ancien paramilitaire. Personne ne connaissait le passé des uns et des autres et pour la première fois, chacun s'écoutait. C'était si fort que j'ai laissé tourner et tourner encore la caméra. L'expérience de l'écoute était intense.

Comment avez-vous composé le casting du film ?

J'ai travaillé sur le casting avec Catalina Rodriguez et Carlos Medina, ils m'ont aidée à trouver les acteurs et à faire les répétitions avec eux. Enrique Diaz, qui joue le père, est un comédien de théâtre incroyable. Je voulais travailler avec lui. Je n'imaginais personne d'autre dans le rôle de ce père fantomatique. Marleyda Soto, qui joue la mère, est aussi une grande actrice. Elle défie tous les stéréotypes. Son interprétation est magistrale. Dès la première prise, elle a été parfaite. Pour les enfants, nous avons cherché dans les environs du lieu de tournage. Maria Paula Tabares Peña, qui joue Nuria, habite l'île. Dès que je l'ai vue, j'ai fondu, j'étais fascinée par ses grands yeux noirs, son air suspicieux. Adolfo Savilvino, qui joue Fabio, a été un peu plus compliqué à trouver. Nous cherchions un enfant à la fois naïf et frondeur. Nous sommes allés visiter une école publique et avons demandé à rencontrer les enfants les plus turbulents. C'est là que Fabio est arrivé. Le courant est tout de suite passé. La manière dont Fabio s'est pris au jeu était intense. Il était très vif, très éveillé. Il était en immersion dans le film, immédiatement.

Y a-t-il des films qui vous ont inspirée ?

Je suis particulièrement sensible au cinéma asiatique. Je crois qu'il y a des ponts importants entre l'Asie et l'Amérique Latine. J'aime le cinéma de Jia Zhangke par exemple, et ce film merveilleux de Zhang Hanyi, produit par Jia Zhangke me semble-t-il, qui s'appelle Life After Life. Los Silencios y fait référence de manière presque inconsciente. J'ai aussi été inspirée par les films de Tsai Ming-liang et Apichatpong Weerasethakul, pour leur atmosphère et leur représentation de la nature. Mais aussi, hors d'Asie, par Lucrecia Martel pour le travail sur le son, par John Cassavetes pour les improvisations avec les acteurs, et par Paris-Texas de Wim Wenders pour la scène de la mère et du fils.


 L'avis de la presse 

L'Ecran Fantastique - Ava Cahen
Un long-métrage aussi personnel que politique, qui envoûte par la beauté de son récit comme de sa mise en scène.
La boucherie de la Grande Guerre ne tardera pas à abîmer l'Europe dans le sang. Le spectacle halluciné du désastre des civilisations éventrera les consciences. Peu de temps auparavant, Budapest brille de mille feux, pour autant que l'Empire austro-hongrois le lui autorise depuis Vienne. À l'image fixe de bâtiments illuminés de la capitale hongroise succède l'élégant mouvement de l'un de ces salons de modistes qui y fleurissent. Une jeune femme essaie des chapeaux, requérant auprès du personnel les modèles les plus anciens. La maison Leiter est illustre. La cliente n'en est pas une, qui vient chercher une place. Le personnage d'Irisz (Juli Jakab) n'est qu'au début du déploiement de ses doubles. Elle porte le patronyme qui surplombe la devanture et estampe les cartons. Pourtant, Irisz Leister ne peut revendiquer d'autre héritage que celui de ses compétences. Un incendie avait, durant son enfance, ravagé les locaux. Les parents ont péri.

La réalisatrice brésilienne Beatriz Seigner s'inquiète ici du sort des migrants colombiens, victimes des exactions des FARCS. Elle raconte, dans Los Silencios, le parcours d'une mère et ses deux enfants, encore sous le choc de la disparition du mari et père, jusqu'à la Isla de la Fantasia, petit village hanté et frontalier avec le Brésil où ils vont se réfugier. La première partie du film s'attache à décrire de façon naturaliste (quasi documentaire) le quotidien de cette famille qui se reconstruit péniblement et dont l'administration locale se moque du sort et du chagrin, tandis que la seconde se gonfle de mystère, de couleurs fluorescentes et d'une dimension mystico-poétique inattendue.

Le monde des vivants et le monde des morts fusionnent sous la caméra de Seigner, on ne les différencie plus, même les sons et les voix se confondent. Le temps d'un film, la réalisatrice convoque les esprits pour leur rendre grâce et hommage, usant du surnaturel pour mieux dénoncer la tragédie de ce pays à la conscience lourde. Si les fantômes ont allure humaine et n'ont a priori rien d'effrayant, ils sont pourtant la manifestation de l'oppression des vivants, le symbole de l'impasse dans laquelle ils se trouvent. Fantastique et poignant.


Télérama - Louis Guichard
Ce film délicat ne parle, en sourdine, que de violence. Sur une île au milieu de l'Amazonie, une famille colombienne tente de se reconstruire à l'écart du conflit armé qui a déchiré son pays et causé la disparition du père. Entre difficultés matérielles et démarches administratives, la mère et les enfants sont bientôt visités par un fantôme, ou par le présumé défunt, réfugié, lui aussi, dans cette zone limitrophe à tous égards... Sur cette île, dont la neutralité se révèle précaire, la réalisatrice parvient à mêler le portrait réaliste, émouvant, des suppliciés d'une guerre civile et un surnaturel diffus. Pour mieux offrir à ses personnages et spectateurs une douce consolation mystique.

Première - Thierry Cheze
Alors que la question des populations « déplacées » occupe une place centrale dans le débat politique, ce long métrage sud-américain apporte sa pertinente et singulière pierre à l'édifice. On y suit une Colombienne forcée de fuir avec ses enfants - mais sans son mari disparu - la guerre civile de son pays pour s'installer dans une petite île au milieu de l'Amazonie. La première partie de Los Silencios raconte, tel un documentaire, le quotidien rugueux de cette nouvelle vie en exil forcé, les regards méfiants des autochtones... Puis, ce film qu'on croit longtemps purement réaliste s'aventure sur un terrain plus sensoriel, plus contemplatif en jouant avec l'allégorie du fantôme via le retour mystérieux de ce père prétendument mort. Le tout avec une fluidité qui ne rend jamais ce basculement artificiel et permet à la réalisatrice de faire rimer brillamment politique et poétique. jour comme de nuit. Cet effet de signature, on le reconnaît : il était déjà à l'œuvre dans Le Fils de Saul, le film précédent et retentissant de László Nemes, sur le quotidien à Auschwitz d'un prisonnier juif. Dans ce deuxième long métrage, la mise en scène, virtuose, semble parfois tout aussi voyante, et un peu asphyxiante sur la durée.

Le Monde - Mathieu Macheret
Les silences, ou l'absence singulièrement habitée qui nous rend les fantômes intimement présents. Bouleversant.

Habité par les mille murmures et frissonnements secrets qui entourent le fleuve Amazone, le second long-métrage de la réalisatrice brésilienne Beatriz Seigner, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, se fonde sur deux réalités concomitantes. L'afflux vers le Brésil de réfugiés colombiens fuyant les conflits armés qui opposent continûment les guérillas révolutionnaires, l'armée étatique et les groupements paramilitaires (et ce en dépit du désarmement des FARC en 2017). Et la position sur leur route de la « isla de la Fantasia », territoire insulaire et insolite situé à la triple frontière de la Colombie, du Pérou et du Brésil. Beatriz Seigner s'inscrit à l'intersection de ces situations et construit une étonnante fiction transfrontalière, en bascule entre les espaces et les temps.

Amparo a fui la Colombie et laissé derrière elle un mari mort dans la rébellion, pour débarquer sur l'île avec sa fille, Nuria, et son fils, Fabio. Recueillie par une aïeule, elle doit se reconstruire une existence : s'installer dans un cabanon, mettre ses enfants à l'école, engager des démarches juridiques pour obtenir dédommagement, trouver du travail, s'intégrer dans une communauté. Mais, bientôt, son mari, Adam (Enrique Diaz), réapparaît auprès d'elle et de ses enfants, présence familière et intermittente qui semble ne les avoir jamais quittés. Il se trouve en effet que Fantasia n'est pas exactement une île comme les autres, mais une sorte de portail sur l'au-delà où les fantômes de passage, guidés par le fleuve, peuvent momentanément cohabiter avec les vivants.

Los Silencios tresse ainsi cette belle idée d'une île qui pourrait être une passerelle entre les pays ou entre les mondes. Le film se laisse infiltrer presque imperceptiblement par un fantastique qui se fond dans l'ordinaire, comme s'il n'était qu'un autre versant de la réalité (il s'agit moins de surnaturel que de « sous-naturel»). Ainsi, les fantômes venant sur l'île ne se distinguent-ils en rien des vivants, mais interagissent avec eux, comme si de rien n'était. Avec une sobriété remarquable et une touche de roublardise, le film se garde bien de les désigner comme tels, livrant le spectateur à une ambiguïté flottante (les visites du père sont-elles réelles ou fantasmées ?), cheminant pas à pas vers une révélation bouleversante, qui redéfinit jusqu'au statut des personnages.

Derrière l'installation d'Amparo se dessine en filigrane la situation de Fantasia, sorte d'intermonde à l'avenir incertain. Une scène d'assemblée villageoise révèle une île convoitée et menacée par les promoteurs immobiliers. A quoi répond une seconde scène, très belle, à l'autre bout du film : une autre délibération publique, entre les vivants et les morts, auprès desquels on prend conseil ou des messages à transmettre. Les fantômes ne renvoient alors plus seulement au conflit armé colombien, mais retracent toute une lignée de massacres et d'injustices ayant ensanglanté ces terres. Leurs parures illuminées, cortège coloré au coeur de la nuit, parachèvent la belle sensibilité dont le film fait preuve pour les luminosités vacillantes et les clairs-obscurs.


Libération - Marcos Uzal
Un véritable envoûtement

Fuyant la Colombie et la guerre contre les Farc, après la disparition de son mari, une femme et ses deux enfants débarquent sur l'île nommée Fantasia, située au milieu de l'Amazonie. Ce lieu, qui existe et porte vraiment ce beau nom, est au croisement de la Colombie, du Pérou et du Brésil, sans appartenir à aucun des trois pays. Le film le place au coeur d'une autre frontière, plus invisible encore, en y faisant cohabiter morts et vivants. Ainsi, la famille réfugiée peut parfois retrouver le défunt mari et père, sans que cela semble lui produire un grand trouble. C'est qu'ici, les morts paraissent aussi réels que les vivants. Ils ont un corps, ils parlent, ils aident même à faire la cuisine et, surtout, on les réunit pour s'entretenir avec eux de politique, écouter leurs témoignages et doléances. Car mortels et fantômes ont les mêmes droits à faire valoir, pour que cesse le conflit interminable qui a tué les uns et endeuillé les autres, et pour que, où qu'ils soient dans le monde ou l'au-delà, à chacun soit donnée une place digne.

En partant d'un lieu, d'une situation et de problèmes bien concrets – le conflit avec les Farc et le sort compliqué des réfugiés colombiens au Brésil –, la réalisatrice Beatriz Seigner parvient à trouver un bel équilibre entre la fable fantastique et un réalisme austère. Prenant son temps pour rendre quotidien l'irrationnel, évitant tout pathos, ne se figeant pas dans un discours, elle préserve un constant mystère aussi bien dans l'allégorie politique que dans sa façon de filmer cet étrange village sur pilotis, que l'eau vient parfois envahir. Le son très dense, mêlant oiseaux, insectes, chiens et autres bruits moins identifiables, renforce ce sentiment que la nature et le surnaturel se répondent ici en permanence. Précis et sec comme un poème, Los Silencios exige du spectateur la patience nécessaire au véritable envoûtement, non pas celui qui nous est imposé mais celui que l'on sent progressivement monter en soi face à des lois qui débordent notre raison. A qui accepte de ne pas être sûr de ce qu'il voit et entend, la fin réserve une émouvante surprise.


L'Humanité - Dominique Widemann
Le silence des âmes et le fracas des guerres.
Avec ce second long métrage, la cinéaste Beatriz Seigner s'affranchit des frontières qui démarquent naturalisme et rêve éveillé, délimitent les territoires des vivants et des morts. Le lieu dans lequel elle a choisi de dérouler son récit est une île du fleuve Amazone que les flux et reflux tour à tour submergent et révèlent. Aux confins de la Colombie, du Brésil et du Pérou, l'île se tient en lisière des géographies physiques et spirituelles. C'est là qu'une nuit débarque Amparo accompagnée de ses deux enfants, une fillette, Nuria, et un garçonnet un peu plus jeune, Fabio. Amparo a décidé de fuir la zone de conflit armé qui ravage la Colombie depuis un demi-siècle. Son mari, Adam, a disparu dans un éboulement sur le chantier de la compagnie pétrolière où l'homme, activiste engagé, travaillait. Les paramilitaires avaient curieusement averti des conséquences mortelles d'un possible tel « accident ».

Les ressorts et les données de l'histoire ne sont pas livrés d'emblée. Ils se dévoileront par bribes, à mesure des facultés d'adaptation qu'impose le déplacement. Amparo doit s'assurer de la scolarité des enfants, se procurer un travail, se confronter à l'un de ces cabinets d'avocats voraces qui rachètent pour des montants indignes les demandes d'indemnisation accordées à ceux qui ont perdu des proches. À chaque pas, Amparo se heurte à une réalité brutale. Le gouvernement colombien, les compagnies pétrolières n'ont de cesse d'exercer les violences de leur domination. Sur leur versant colonialiste, elles continuent de miner l'existence des populations locales qui maintiennent le frêle esquif de leurs cultures. Les cabanes sur pilotis, comme prêtes à sombrer d'un instant à l'autre, sont peintes de teintes vives en dépit de la récurrence des inondations. De beaux et longs plans fixes concourent à la forme paisible que des tensions tourmentent depuis les soubassements.

Dès l'aménagement précaire de la famille, le père décédé s'était incarné. La petite Nuria sera la première à le voir sans éprouver la moindre crainte. Elle gardera le secret, tout au long silencieuse, alors même qu'elle se livre aux activités de son âge et se tient souvent aux côtés de sa mère. Cette dernière elle-aussi entretiendra avec son époux un commerce fluide, s'adressant à lui entre reproches et sollicitations de conseils. Les alternances de jours et de nuits, de luxuriance naturelle et d'horizons noyés, se conforment avec art au propos. La perte et le désarroi, la volonté impérative d'aller de l'avant. Les fantômes cohabitent avec les villageois. Une assemblée les réunit tous afin de discuter les conditions de rachat de leurs maisons par un promoteur sans nationalité qui veut édifier sur file hôtels et casinos. Une autre se tiendra où chacun, mort ou vif, livrera les profondes blessures de l'âme sur la trame du « processus de paix » visant à réconcilier Farc et paramilitaires. Le conflit armé trame le film, nourri du quotidien difficile des cultures vivrières, de la pêche, sous la musique des oiseaux, des moteurs de bateaux au rythme du fleuve. Une superbe cérémonie enflammera de couleurs les méandres. Le film est dédié «à ceux qui se sont battus avant nous».




Association IRIS – Saison 2018-2019
www.cine-iris.com - contact@cine-iris.com
Programmation et animation des films du jeudi soir (projections en V.O)
Festival 'Faites des courts'- ciné goûter/pizza pour les enfants
Un projet « Autour de l'animation » - Partenariat avec d'autres associations
Merci à tous pour votre soutien.
Evenements
Ciné goûter
liens
Galerie de photos
Programmes
Archives
Qui sommes nous ?
Contacts